Nouvelles érotiques au féminin, poésies saphiques, littérature lesbienne

Derrière la porte (acte 3)

Derrière la porte (acte 3)

— Je vous en prie, entrez.

La jeune femme s’effaça devant moi. C’était la première fois qu’elle m’ouvrait elle-même la porte. La porte rouge. Celle derrière laquelle, à deux reprises, j’étais venue me glisser. Je ne m’y attendais pas. J’en fus surprise. Délicieusement surprise. Même si une crampe avait saisi mon ventre au moment où, pensant l’ouvrir moi-même, la porte s’était entrouverte.

— Entrez, insista-t-elle, face à mon air interdit et la surprise qui m’avait figée sur place.

Était-ce bien elle où une autre ? Elle qui jamais jusque là n’avait été au rendez-vous ? Et dont pourtant l’absence avait rempli mon existence et ma jouissance. La voix ferme sans être pressente, le geste doux sans impatience, elle s’écarta légèrement pour me laisser passer.

— Viens, me dit-elle en me tendant la main, oubliant le vouvoiement propice à la distance.

Cette fois j’en fus certaine. C’était bien elle. Celle que j’espérais depuis si longtemps au sein de nos rendez-vous furtifs où jamais elle ne vint. Mais où pourtant, de l’attendre et m’alanguir, j’avais joui. Un frisson me gagna lorsque je franchis la porte. La porte rouge, presque écarlate qu’elle referma derrière moi. je n’osais me retourner. De peur qu’elle ne disparaisse. Évaporée. Évanouie. Qu’elle ne soit qu’un mirage que mes sens appelaient de leurs vœux. Et qu’un mouvement, un simple battement de cil, évaporerait.

Un parfum de thé. Une théière fumante. Deux tasses de la porcelaine la plus rare. Elle m’attendait donc sans que je ne me souvienne si cette fois, c’était elle ou moi qui avais décidé de cette venue, de ce passage, de cette visite. Pas de mot, pas d’invitation dans mon souvenir. Juste peut-être cette certitude que nous avions, l’une de l’autre, à nous retrouver. Un jour. Ici, peut-être. Derrière cette porte rouge.

Je n’osai m’asseoir sur son lit. Ce lit où déjà, entre ses draps, j’avais succombé, seule à mon plaisir. Pas de bain chaud aux sels délicats, entêtants, excitants. Plus de message m’indiquant de l’y attendre. Mais la musique, en sourdine, toujours appropriée. Lancinante. Chaleureuse. Au rythme lent. Régulier. Aux basses profondes.

Je pris place dans un large fauteuil recouvert d’un plaid au cachemire coloré et parfumé. Son parfum. Il y faisait bon. Chaud. Toucher douillet. Je me relâchai enfin. Sans plus de crainte. Le dos calé sur des coussins de soie. Une tasse à la main. Dégustant le plus parfait des nectars.

— C’est un thé que j’ai rapporté de Chine. Il pousse sur des hauts plateaux presque inaccessibles. Son goût vient de la pierre qui enserre l’arbuste et de la mousse qui pousse à son pied. S’il est cueilli trop tôt, les feuilles développent une amertume inacceptable. Trop tard, il n’a plus aucun goût. Il est une leçon à lui tout seul. Celle du moment propice. Ni avant, ni après. Juste là. A l’instant précis. Si fragile.

Elle me narra l’anecdote sans me quitter des yeux. D’une voix calme. Comme un message qu’elle voulait me faire passer. Une attente. Un désir. Sa volonté.

Ni trop tôt. Ni trop tard.

Comme une jouissance qui n’attend pas mais qui ne se précipite pas plus. L’instant magique du moment parfait.

Était-cela qu’elle attendait de moi ? Que je la prenne dans mes bras ? Sur ma bouche ?

Ni trop tôt. Ni trop tard ?

Cette question me mettait au supplice. Dans la crainte qui vibrait au fond de moi de la décevoir. De gâcher cet instant. Cette rencontre. Nos murmures enfin enlacés. Elle et moi. Derrière cette porte rouge. Celle de tous nos désirs. Nos envies. Qui nous avait attendues si longtemps sans pour autant nous perdre.

Je tendis la main pour effleurer son bras. Elle frissonna à son tour. Son regard décrochant imperceptiblement. Comme un léger malaise. Une défaillance. Du poids de cette attente. De l’ivresse de l’à-venir. Elle ferma les yeux. Et se cambra. Dans un soupir qu’elle ne sut contenir.

Ni trop tôt. Ni trop tard. Je glisserai vers elle. Écartant d’une extrême douceur une jambe, puis l’autre. Pour déposer, là où palpitait son envie, un baiser léger. Ma langue effleurant le doux tissu qui la protégera encore. Déjà humide. Par l’attente. Et son désir.

Elle fera de moi ce qu’elle voudra. Ce que j’attends. Ce que j’espère. Ce que je réclame. Mes sens exacerbés par ces deux fois précédentes où elle n’était jamais venue. Impatients.

Alors sous ma main, ma bouche, mes lèvres, cette fois, elle viendra. Les soupirs ne valant que s’ils se mêlent. Le Plaisir ne s’instillant que dans cette excitation lascive du geste qui se donne et se reprend. De ces baisers fiévreux qui s’échangent, sans plus de retenue. De ces corps qui s’unissent. De leurs cambrures. Leurs replis. Alanguis. Puissants. Affamés. Mouillés. Tremblants. Désireux de tout. Et surtout de leur jouissance.

J’approchais une nouvelle fois ma tasse de thé à mes lèvres. La regardant encore de toute la fièvre de cet espoir.

Ni trop tôt. Ni trop tard.

 

Derrière la porte (acte 1)

Derrière la porte (acte 2)

 

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M. T.

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