Nouvelles érotiques au féminin, poésies saphiques, littérature lesbienne

La dédicace

La dédicace

Elle me sourit. Parle peu. Écoute beaucoup. S’intéresse ou fait très bien semblant. Me laisse me dévoiler sans trop donner d’elle-même. Comme si elle se protégeait. Comme si elle me testait. Scrutant dans mes confidences l’assurance qu’elle attend. Que je ne cherche pas à lui nuire. A imposer. A forcer. Ni même à réclamer.

 

Pourtant c’est elle qui est venue à moi dans ce salon bourgeois du grand hôtel de sa ville. A cette table où seule, je sirotais un verre de ce whisky écossais. Un Lagavulin 16 ans d’âge. Un Islay tourbé et fortement iodé. Dont je me délectais à petites gorgées. Je n’avais pas vraiment envie de compagnie. Je suis habituée à voyager seule et la solitude n’a jamais été une ennemie pour moi. Bien au contraire. J’aime la protection qu’elle m’offre. Et puis on s’adresse rarement aux gens seuls. On les abandonne volontiers à leur isolement. Pour respecter leur volonté de ne pas frayer avec les autres. A moins que cette situation n’indique la présence d’un problème, d’un souci, d’une tare qui fait qu’on préfère s’en tenir éloigné.

 

Elle était venue droit vers moi dès son entrée dans le bar cosy et un peu vieillissant de l’hôtel. Je l’avais remarquée dès son arrivée, alors même qu’elle arpentait de ses longues jambes fuselées et nerveuses le couloir y menant. Sous les lumières tamisées, je n’avais pas vu son visage. Pas distinctement. Je n’avais pu que l’envisager. Volontaire et fier. Avenant et doux. Un délicieux contraste qui, en le découvrant, m’avait aussitôt séduite.

 

Je ne crois pas – je ne m’en souviens pas – qu’elle m’ait demandé l’autorisation de s’asseoir. Elle s’est glissée dans le fauteuil, devant moi, soupirant un « bonsoir » nonchalant. Un garçon empressé lui avait demandé ce qu’elle désirait boire. Elle m’avait regardée, sans un mot, puis son regard avait glissé sur mon verre. « Whisky ? Ecossais ? ». Sa voix grave avait assailli mes sens, les plongeant dans une fébrilité inattendue. J’avais acquiescé. Elle avait commandé la même chose. Avant de plonger son regard vers le salon bruissant des conversations chuchotées et policées.

 

J’avais alors remarqué que, contrairement au moment de mon arrivée, le bar était complet. Plus une table de libre. Plus un seul tabouret disponible au comptoir. Sans doute la raison de la présence de la jeune femme à mes côtés. Étant la seule table bénéficiant d’un siège encore disponible. Elle ne m’avait pas choisie. Elle s’était installée là où il y avait de la place. J’en conçus un certain dépit. Vite estompé par le charme de sa présence.

 

Elle n’avait parlé qu’après avoir été servie. Elle avait d’abord levé son verre pour en apprécier les reflets bruns et dorés renvoyés par la lumière d’une petite lampe posé sur la table basse devant nous. Je remarquai alors que ses cheveux possédaient le même éclat que le breuvage. Un châtain clair irisé d’un délicat auburn. Ce qui lui donnait un air d’irlandaise. Enfin tel que je les imaginais. Elle avait roulé une petite gorgée d’alcool dans sa bouche avant de l’avaler d’un petit claquement de langue. « Très bon choix » avait-elle remarqué sans que je ne sache, d’elle ou de moi, à qui elle s’adressait.

 

Puis la première question avait fusé. « Alors madame l’auteur, comment trouvez-vous notre petite ville de province ? ».  Première constatation, elle me connaissait. Elle savait qui j’étais. J’éprouvai à nouveau une certaine déception. Le hasard n’était pour rien dans notre rencontre. Elle avait visé l’auteur solitaire que je suis celle qui venait de passer plusieurs heures dans une libraire à dédicacer son ouvrage. Était-elle une de mes lectrices ? Avait-elle assisté à la séance de dédicaces ? Lui avais-je signé moi-même un exemplaire ? De ne pas la reconnaitre, de ne pas m’en souvenir me rendit mal à l’aise. S’en offusquerait-elle ? Mais j’avais beau chercher dans ma mémoire, impossible de me rappeler son visage que pourtant j’étais certaine de ne pouvoir oublier.

 

Alors, pour rompre avec mon malaise, j’avais commencé à parler. A me raconter. A expliquer, décrire, enjoliver, parader… Ce que je sais le mieux faire. Parler, écrire, peu importe. Du moment qu’il faut utiliser les mots. Ces bons petits soldats derrière lesquels je me réfugie. Qui me protègent. M’entourent et me cachent. Rien de tel qu’une longue conversation sur soi pour en dire le moins possible.

 

Sauf que là, je n’avais pas joué le jeu. J’avais parlé vrai. Comme à une confidente connue depuis longtemps. Une amie lointaine que l’on retrouve et à qui l’on confie ses espoirs et ses regrets. Ses désirs. Ses attentes. Ses peurs. J’avais ouvert les vannes alors même qu’elle ne m’avait pas confié son prénom.

 

Il y eu un autre verre. Puis encore un autre. Et un autre. Jusqu’à ce que le garçon, bâillant ostensiblement, ne nous fasse comprendre qu’il était temps pour nous de quitter le salon. Je n’avais pas vu le temps passer. Je ne me souvenais pas de tout ce que j’avais pu raconter mais je sentais m’être dévoilée comme rarement.

 

Alors que nous nous levions, je regardais à la dérobée la jeune femme. Qui était donc ce personnage incroyable qui avait su, avec une telle patience, m’écouter et provoquer toutes ces confidences, ces aveux, nos rires, et les émotions qui nous avaient étreint lorsque j’avais enfreint une de mes règles les plus sacrées : parler de mon moi secret, celui que même mes livres ne recelaient jamais, préférant toujours construire des personnages que de me dévoiler.

 

Il n’y avait plus personne dans les couloirs du l’hôtel. Même la conciergerie était désertée. La jeune femme semblait hésiter. Voulait-elle partir ? Alors s’est produit l’inconcevable. Je lui ai proposé de m’accompagner jusqu’à ma chambre. « Pour un dernier verre ? ».

 

Jamais, auparavant, je n’avais fait cela. Jamais je n’avais laissé quiconque me suivre dans un espace inconnu par moi-même. cette petite bulle privilégiée dans laquelle, lors de mes nombreux voyages, j’aime me réfugier, m’isoler, me perdre. M’enivrant de ce moment unique où moi seule sais où je me trouve.

 

Nous ne nous sommes pas installées sur le lit. Sans doute cela était-il trop intime. J'ai pris le canapé, elle un fauteuil, la table basse entre nous nous servant de limite, de barrière, de protection. J’ai apporté de l’alcool du minibar, de l’eau, des sodas. Je l’ai vidé de ses cacahuètes et barres chocolatées. Nous avions faim. Soif. Et toujours je parlais. Et encore elle m’écoutait.

 

Désormais, il fait presque jour. Ici l’aube est dorée. Comme ses cheveux. Comme le fond de whisky qui traine dans mon verre. Je la trouve belle. Attirante. Peut-être ai-je envie de l’embrasser. Je ne sais plus. A cause du manque de sommeil. De trop d’alcool aussi. A moins que je n’ai bu que pour m’en empêcher. Pour ne pas me saisir de ses lèvres fines. Ne pas lui demander de venir se blottir contre moi. Pour éviter de l’entrainer vers le lit. Les draps frais. Là où je rêverais de découvrir son corps et ses caresses.

 

Je suis une autrice. Écrivaine. Imaginative de ma propre vie. Que je peins de couleurs choisies, sans entraves, sans aucun regret sauf ceux que je veux bien porter. Pour donner du relief aux aventures inventées. Je suis porteuse de mots pour soulager mes peines. Terrorisée à l’idée de m’aliéner au réel, au concret. A ce qui se touche. Se sent. Se mêle. Se prend. Ce qui fait mal. Alors je préfère le lointain de l’écriture. Comme un voyage façonné en rêvant d’un ailleurs. Ne pas réaliser l’envie. Ne pas vivre le désir de peur qu’il ne s’éclipse.

 

Pour la première fois depuis notre rencontre, la présence de la jeune femme m’importune. Parce que si elle ne parle pas, cette fois, c’est parce qu’elle attend. Et je sais ce qu’elle attend. Ce qu’elle désire. Je comprends à ses regards, à ses gestes lents, à sa poitrine qui se gonfle au flux de sa respiration saccadée qu’elle s’abandonne, elle si maîtresse d’elle jusque là, à ses propres envies. Son envie de moi. De nous. De notre plaisir.

 

Que n’a-t-elle compris que ce plaisir, je ne peux le donner qu’à celui, qu’à celle qui me lit ? Que ma jouissance ne vient qu’à travers mes propres lignes et l’idée de ce que des inconnues en font ? En jouissent elles-mêmes ? Est-ce si terrible que cela de penser que le plaisir ainsi donné est décuplé ? Que de penser, d’imaginer qu’à travers mes mots d’autres jouissent ? Se cambrent ? Se touchent ? Se caressent ? Explosent en mille particules de délices ?

 

Elle vient vers moi et m’embrasse. Elle ne comprend pas. Attend. S’inquiète. Pense que je ne la trouve pas attirante. Se renferme. Incapable de saisir que le dire et l’écrire est tout aussi fort que le faire. Que l’amour qu’elle attend de moi, mes caresses, mes baisers, mes doigts courant sur elles, plongeant au plus profond de son antre… mes mots tout aussi bien peuvent le lui transmettre. Sans être là mais pourtant si proche d’elle.

 

Moi-même jouissant, entre les lignes, d’une identique ferveur.

 

Alors, gentiment, je la repousse. Je vais chercher un exemplaire de ma nouvelle parution que je lui dédicace. Lui remet l’ouvrage. Puis, doucement referme la porte de ma chambre sur elle.

 

Dans les draps de mon lit, enfin seule, je guette sur moi les indices de sa lecture. Lorsque chez elle, se souvenant de cette nuit, elle ouvrira le livre pour y lire la dédicace.

 

« A celle que le désir assaille, je dépose en toi, sur le bout de ma langue, les mots qui s’ensuivent…».

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