l'avion rose

Nouvelles érotiques au féminin, poésies saphiques, littérature lesbienne

Première fois

 

Je ne lui laisserai pas le temps de rentrer chez elle, ni de se demander si elle veut rester. Je la regarde avec fixité et la cloue de mes pensées. Depuis de longues minutes, des heures peut-être, je l’enveloppe du plus épais d’un désir qui la surprend. Sans doute. Elle n’est pas là pour cela. Sa vie n’entend pas ce genre là. Celui des bars qui la nuit vous engloutissent.

 

Je ne bougerai pas.

 

Ni réflexion, ni décision je la veux à moi, juste à moi, plus que cela, la faire sortir d’elle, qu’elle se perde, qu’elle s’oublie, qu’elle se lâche, qu’elle se laisse, qu’elle se donne. Elle se débat alors, rit fort, trop fort, bouge, gestuelle maladroite, volontaire, inachevée. Sa tête se tourne inlassablement, vers moi. Toujours là.

 

Je ne lâcherai pas.

 

Mon regard persistant, qu’elle se lève bon sang ! qu’elle vienne ! Hypnotique pensée télépathique. Elle respire, inspire, aspire, étouffe. Sa poitrine se soulève et se creuse, de plus en plus, au rythme de la brûlure de mon regard sur elle. Qu’elle n’en puisse plus, juste qu’elle en meure à vouloir se damner. Se damner dans mes bras. Un homme près d’elle. Elle l’enlace, veut sentir cet attrait de son corps à cet autre, elle en creux, lui en érection surprise. Elle se détourne, reprend un verre, une raison, dévie la conversation, se refuse à l’homme trop saoul pour envisager une pareille conquête. Elle attend le son de ma voix.

 

Je ne parlerai pas.

 

Elle s’accroche encore à tous ces gens autour d’elle, dérisoires épaves sur qui ses mains glissent, n’attrapant rien de consistant qui l’empêcherait de couler, de sombrer, de l’empêcher de vouloir, de me vouloir. Au bord de la défaillance, elle se reprend et me défie. Son regard se plante sur le mien, le supplante, l’implante, l’incrémente, s’y suspend, s’y tend, s’en éprend. Elle baisse la garde, incrédule, battue, sans plus rien voir autour d’elle qui la sauverait. Je me lève et lui souris. Inattendu départ, je quitte le bar. Elle gémit.

 

Je ne me retournerai pas.

 

Et dans la ruelle, j’entends son pas. Je marche vite, elle court. Je m’arrête, elle trébuche. Son souffle se brise, non de la course mais de la crainte de son désir. Elle ne sait pas pourquoi elle s’est levée. Elle ne comprend pas pourquoi elle me suit. Ce qu’elle fait dans cette rue étroite et noire, seule, sans plus l’abri de la lumière, des bruits, de la musique, des paroles. Elle ne comprend pas pourquoi elle se retrouve là, à deux pas de moi. Affolement. Elle se surprend à imaginer le pire.

 

Je ne la rassurerai pas.

 

Lentement, noyée dans l’obscurité, seule ma bouche flotte dans la poursuite d’un réverbère. Elle la remarque et tremble. Une voix l’appelle. Celle de l’homme à qui cette soirée semblait la destiner. Elle ne bouge pas, ne fait aucun bruit, se dissout dans l’obscurité. L’homme se plaque contre le mur, rageur de la fuite de celle qui l’excitait. Alors sa main s’agitant furieusement, il se soulage comme on éructe sa solitude. Elle ne bouge toujours pas. L’homme grommelle et disparaît. Elle frémit enfin. Je lève la main. Elle vient vers moi. Son cœur saute et la blesse. Elle n’a jamais ressenti cet appel. Elle pleure, je crois. Mais elle avance.

 

Je ne l’embrasserai pas.

 

Pas tout de suite. Pas sans poursuivre la recherche de son plein désir. Qu’elle me veuille et qu’elle le veuille. Qu’elle comprenne ce qu’elle fait là, dans mes bras, à trembler, à se coller, à se dresser, se plier, s’enrouler. Je ressers mon étreinte pour ne pas qu’elle tombe, tant ses jambes se dérobent, tant ses cuisses appellent leurs plaisirs, leur Plaisir. Elle pourrait crier, elle me supplie, son regard s’accroche au mien et ne le quittera que dans la défaillance. Il est temps alors de me glisser au fond d’elle, comme elle le désire, mes doigts s’immisçant dans l’ouverture offerte par ses lèvres si gonflées qu’elle lui font mal, et tant de bien, si humides que cela la surprend. Je le vois à son visage et sa bouche qui sursaute alors, et se tend vers ma langue.

 

Je ne la forcerai pas.

 

 

Plantée sur ma main, regard écarquillé, elle comprend. Elle s’ouvre, se donne, m’enferme et oublie ceux qui m’ont précédée. Je suis une femme. Elle est une femme. Elle abolit les barrières. Elle n’a plus de limite. Elle m’offre sa jouissance. Elle se donne, se donne encore dans une première fois qui ne la terrifie pas. Sans vouloir se reconnaître, sans savoir le reconnaître, elle s’en moque et me prend elle aussi alors. Et c’est mon propre cœur qui s’affole. De ce don, de cet abandon. Je l’aime alors comme jamais. Et ses mains sur mes seins, sa langue dans ma bouche et mes doigts en elle, tout danse pour notre salut, pour nous exhorter à ne plus craindre ce que nous ressentons, pour ne pas refuser ce bonheur sensible et puissant qui irradie nos cuisses. Là, maintenant. sans autre préambule. pour une jouissance unique.

 

Elle et moi, pour notre première fois.

 

 

 

 

Retour à l'accueil

À propos

M. T.

Et si vous, vous me donniez votre avis ?...
Voir le profil de M. T. sur le portail Overblog

Commenter cet article

voyages immobiles 28/10/2010 19:00


J'aime beaucoup ce texte, et d'autres également ... En fait, je crois que j'aime qu'on ose ...


M. T. 29/10/2010 16:38



Alors si vous aimez... vous êtes sur le bon vol...



The Royal 26/10/2010 12:22


En vous lisant j ai eu l impression de danser un Tango.....un vrai.Une pure merveille d emotion.


M. T. 26/10/2010 21:05



Un tango ?.... hum... j'adore cette image... Elle colle complètement à l'état d'esprit... et à son corps...



Chimères 22/10/2010 16:54


Et quand tout devient possible, jusqu'où va l'imagination...


M. T. 22/10/2010 18:09



... elle n'a plus de limite, elle est libre et va droit à son plaisir...



J 22/10/2010 09:46


J'aime la violence de ce texte. Il me laisse essoufflée, haletante et la tension qui s'en dégage le font ressembler à un combat.Je m'interroge parfois sur l'objet de votre lutte : est-ce une
personne ? L'écriture ?
Cette dernière me semble indéniablement revenir. Et me fait l'image d'une rivière brisant un barrage et charriant des embâcles. Je tiens bon et je me laisse emporter par votre vague.
J


M. T. 22/10/2010 18:08



Quel est l'objet de ma lutte intérieure ?... la question est pertinente... et les réponses se mêlent, s'entrechoquent, se juxtaposent, se heurtent. Multiples, bien sûr, profondes, blessantes mais
aussi fondatrices.  Un barrage a cédé, oui, l'eau s'engouffre violemment dans un goulet qu'elle détruit, pulvérise, mais élargit également.  Votre image traduit parfaitement ce flot de
questions, d'attentes, de désirs qui me submergent.


Je n'abandonnerai pas...


 



Pop's 21/10/2010 20:07


Autant de negation ... pour une seule affirmation ... une evidence ...


M. T. 21/10/2010 21:07



Exactement... Ne pas... pour tout rendre possible...



Chester 21/10/2010 19:29


Impitoyable, volontaire....j'adore.


M. T. 21/10/2010 21:06



Tant mieux... mais je ne vous remercierai pas...