l'avion rose

Nouvelles érotiques au féminin, poésies saphiques, littérature lesbienne

Mon Amer

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Je marche depuis si peu de temps… redressée, debout, enfin arrivée. T’en souviens-tu ? Cette  Septième Vague qui m’avait emportée si loin, si loin de ce qu’était ma vie d’alors, mes chemins balisés, mes lumières fixes pourtant vacillantes, mes pénombres étranges, mes oublis, mon oubli. J’ai plongé. T’en souviens-tu ? Sans regret, yeux grands ouverts mais pas sans peur. Du haut de cette falaise au loin de laquelle j’avais bâti ma demeure, lourde bâtisse de pierres des champs mais dos à l’océan, mon erreur, regard détourné de l’horizon, mains repoussant le vent, à la butée de ce vide appréhendé où je m’étais endormie, comme engloutie.

 

J’ai plongé. T’en souviens-tu ? Le corps cintré dans cet uniforme qui faisait alors ma fierté pour en avoir moi-même tissé le drap, fil après fil, patiemment, non pas sans larmes, mais parce qu’il ne pouvait plus en être autrement, comme lorsque l’on meurt, mais sans gravité, pour une heure ou pour l’éternité. J’ai dérivé des nuits entières. T’en souviens-tu ? Parce que dans l’océan, rien ne reste derrière soi pour se retrouver. Parce qu’il faut du temps pour comprendre que les anciennes balises, unes à une, sont éteintes, petits cailloux au fond des chemins arpentés tant de fois que la terre en étant devenue boue les a recouverts. J’ai glissé. T’en souviens-tu ? Pour avoir voulu continuer, malgré tout, à croire que je ferais revenir le soleil là où l’on m’imposait la nuit. Pour avoir préféré le chant de la vie tout en craignant l'absence.

 

J’ai dérivé. T’en souviens-tu ? Si longtemps. Pour avoir suivi le lent mouvement de la vague sans en appréhender le courant. Pour avoir cru que je reviendrai sur la grève, pieds au sec devant la splendeur, en apesanteur, sans penser, jamais, couler. Je me suis noyée. T’en souviens-tu ? Le jour avait passé son tour, je suis tombée, là, enfouie dans ma douleur, l’esprit immergé de l’alcool avalé, à la hâte, dans ma course à l’ivresse, pour ne plus entendre l’ennemi cri de celui qui trahit. Je croyais pouvoir nager, toujours… que j’en avais oublié la fatigue de ce chagrin accumulé qui sourdement me hantait. J’ai entendu tirer. T’en souviens-tu ? Au creux de cette nuit là même, dans ma tourmente, sans comprendre, le coup est parti, sec, clair. Un seul coup porté et la blessure, immédiate et si douloureuse que le regret surgit aussitôt de ne pas en mourir.

 

J’ai entendu tirer. T’en souviens-tu ? Et j’ai fermé les yeux. Pour ne plus rien voir, ni entendre. Pour ne pas comprendre que la mort est inscrite dans l’amour et que l’oubli en est la plus douce des issues. Pour ne plus avoir à me battre. Parce qu’il faisait trop noir, encore. J’ai glissé de tes bras. T’en souviens-tu ? Et je me suis crue perdue…

 

Pourtant, regarde, mon Bel Amer, comme la vague toujours renvoie à la terre ceux qui se couchent dans son lit. Pourtant, regarde, mon Bel Amer, comme elle dessine dans le sable la suite de cette histoire…

 

Aube. De l'Est à notre Ouest, le noir cède au bleu, ciel ivre du cercle rouge d’un soleil qui se lève, dédoublé, comme si Poséidon se refusait à naître, renvoyant entre la mer et le ciel, le soin de porter son image. Aube… T’en souviendras-tu ? C’est à ce moment là que mon corps, dans la plus grande des douceurs océanes, fut déposé sur la grève, la vague se retirant enfin, sans jamais se lasser de son voyage. C’est à ce moment là que je me suis redressée, titubante de l’empreinte de la houle, voilée de lumière, séchée peu à peu d’un souffle venu de la Terre, doux et chaud, à l’odeur de bruyères, de roses poivrées et d’impatientes légendaires. Je me suis relevée. T’en souviendras-tu ? Et j’ai retrouvé le chemin, celui des douaniers, que j’avais, comme un présage, emprunté bien avant, il y a de longs mois, le temps d’une éternité.

 

Je me suis relevée. T’en souviendras-tu ? Et tout s’est révélé à moi, comme un dessein que l’on comprend enfin, la volonté sourde de nos destins : Le phare, juste devant, encore brûlant de sa fièvre nocturne, là où tu étais, là ou tu as toujours été, porteur alors d’une ombre bienveillante n’indiquant plus la route mais l’arrivée comme une évidence. J’ai marché, pieds nus dans le sable, le dos bien droit, les traits apaisés accueillant ce grand jour. Je t’ai souri. T’en souviendras-tu ? Et j’ai retrouvé ta main, celle-là même qui, je le sais, taisait mes angoisses et chassait mes peurs, du temps où je dérivais, du temps où j’avais oublié, tout simplement, que jamais, toi, tu ne m’abandonnerais.

 

Je t’ai souri. T’en souviendras-tu ? Et toujours te sourirai, dans cette confiance retrouvée, revenue de si loin que je la pensais perdue à jamais ; que j’en refusais mes certitudes ; que j’en effaçais tout futur. Et ta main dans la mienne, je suis repartie, ivre de vie, et d’amour, et d’après, et d’ailleurs. Comprenant… comprenant que ton vaisseau est large, sa quille profonde, et sa voilure ample dans laquelle s’engouffre le vent et que c’est lui, que c’est toi qui m’a portée pendant tout ce périple, sans jamais rien en dire, sans jamais rien en demander, sans jamais oublier que je t’aimais. Tu es mon amer. T'en souviendras-tu ?

 

Tu es mon amer. T’en souviendras-tu ?...

 

Amer : n. m, objet fixe sur la côte qui sert de repère.

 

 

 

 

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Voyage immobile 26/11/2011 11:58

Texte superbe écrit dans la justesse des mots. Le chant lexical de la mer invite vague par vague, onde par onde au retour vers la terre comme la source originelle ...
Ce texte ressemble à la vie, à ses chemins, ses routes, ses repères, ses égarements, ses allers et ses retours ... une quête ...

M. T. 27/11/2011 12:53



Allez vous me croire mais, je n'avais pas fait cette association entre la mer et la source originelle. J'en suis surprise tant il y a, il est vrai, un retour à mes propres sources dans ce voyage,
tout au moins à une partie de moi que j'avais cru abandonnée, que je pensais avoir abandonnée. Et s'il y a une quête, c'est celle du bonheur, invariablement, qui jamais ne me quitte.



Entre Mel 10/11/2011 13:59


ce texte me replonge dans des souvenirs enfuis, et me rappelle combien ma vie aujourd'hui est belle et incomparable avec celle que j'avais avant. merci pour ce joli texte


M. T. 18/11/2011 12:06



Je me souviens aussi de votre temps... de ce moment entre gris et brouillard. Et il me plaît de vous savoir encore là et surtout heureuse.



lou-ève 17/10/2011 15:17


Ravie de vous revoir. Juste un moment de bien-être, entre lecture et musique...


M. T. 19/10/2011 14:49



Et toute aussi ravie que vous le partagiez.



Pop's 14/10/2011 08:47


Et la voile du bateau est blanche, elle a claquée légèrement dans le vent, puis c’est remplit de cet air serein. Et le bateau avance élégant et lumineux dans cette aube nouvelle a la rencontre de
cet ailleurs sans peur, fendant la mémoire de l’eau avec douceur. Le ciel est clair, la vie est ici tout simplement. Merci Madame La Pilote.


M. T. 14/10/2011 09:35



La voile est blanche, oui, définitivement...



Ulysse 14/10/2011 01:31


Texte superbe, tout simplement !


M. T. 14/10/2011 09:29



Ravie que ce texte ait touché votre coeur de navigateur... et merci d'avoir laissé votre empreinte sur cette grève...