l'avion rose

Nouvelles érotiques au féminin, poésies saphiques, littérature lesbienne

Ne jamais se fier aux apparences

L’appartement d’Anna était un capharnaüm comme il était difficile d’imaginer. Dès l’entrée, Hélène avait du lutter contre un amoncellement figé de cartons remplis de livres et de revues qu’on avait essayé apparemment de dissimuler derrière la porte mais qui n’avait d’autre effet que d’en bloquer son ouverture. La jeune femme dut se contorsionner pour se glisser tant bien que mal dans un entrebâillement restreint manquant rester coincée avec sa valise cabine qu’elle dut alors hisser par dessus tête. Ayant à peine la place de se retourner, sa progression fut à nouveau stoppée par un tas impressionnant de vestes, gilets et autres tenues disparates qui ensevelissait un porte-manteau perroquet qu’on devinait à peine. Abandonnant là sa valise, Hélène claqua la porte du bout des pieds et s’extirpa hors de la minuscule entrée espérant pouvoir retrouver un souffle qui s’amenuisait dans une impression claustrophobique.

 

Malheureusement, le séjour était à l’avenant. La table croulait sous des dossiers multicolores et une bonne dizaine de tasses de thé (café ?) vides et sales. Des feuilles éparpillées, deux assiettes encore à moitié pleines d’une vague salade que la vinaigrette avait cuite occupaient quant à elles, trois chaises. Tout autour, ce n’était qu’encombrement, empilement, stockage sauvage, tas les plus divers écroulés, coussins éparpillés et linge oublié là où il avait été visiblement enlevé.

 

Anna avait prévenue son amie mais ce spectacle allait bien au-delà de la description et de ses craintes. Hélène en conçut un moment de déprime intense même si elle se sentait reconnaissante envers son amie de l’héberger. Ne sachant où s’asseoir dans tout ce chaos, elle n’insista pas devant le canapé qu’elle devinait sous plusieurs couches d’objets les plus divers ce qui le rendait irrémédiablement inaccessible. Hélène était fatiguée, amère, déprimée. L’envie d’un café brûlant, fort, l’envahit mais encore fallait-il trouver la cafetière.

 

La cuisine, enfin ce qu’il en restait, était à ses yeux tout aussi irrémédiablement hors d’atteinte. Les plaques électriques étaient recouvertes d’ustensiles culinaires, certainement très utiles pour un professionnel, mais dont le nombre effarant semblait en empêcher l’usage. Un jeu complet de fouets métalliques de dimensions diverses bataillait contre un robot sans accessoire, trois poêles identiques, et le corps de chauffe d’un appareil pour cire d’épilatoire qui, au vu des coulures, devait être littéralement fixé sur l’une des plaques. Sur une étagère se trouvait apparemment la seule chose de comestible, un paquet ouvert de céréales enserré par la collection complète des volumes de Tintin. Seul trônait accessible un rutilant four à micro-ondes en équilibre instable sur un tabouret et non branché. Mais pas de cafetière. Hélène abandonna l’idée d’une boisson chaude pour celle d’une douche, croisant les doigts que son amie ait su garder à sa baignoire son authentique usage.

 

Mais sans guère de surprise, la salle de bain du petit appartement semblait disparaître dans un encombrement diabolique. Elle servait visiblement d’annexe de stockage à un grand magasin de produits de maquillage. Des tonnes de petites fioles, pour la plupart des échantillons offerts, avaient été jetées pêle-mêle dans des petits paniers en osier, paniers ensuite empilés les uns sur les autres. Chance, Hélène considéra que cela en était une, la douche restait accessible même si le bac était occupé pour l’heure par un Tancarville recouvert de petites culottes qui séchaient.

 

Hélène repoussa le séchoir, fit couler de l’eau qui arriva comme par miracle délicieusement chaude, se dévêtit et se glissa sous le jet, son corps meurtri par les dernières semaines qu’elle venait de vivre. C’est à cet instant que, se relâchant, son désespoir trop longtemps retenu lui tomba dessus. C’était malheureusement souvent le cas lorsque la jeune femme ne prenait plus garde à donner bonne figure. Sans plus de force et presque avec stoïcisme, la jeune femme laissa alors ses larmes s’échapper, ses sanglots l’envahir, sa rage s’écouler espérant peut-être la voir disparaître dans le siphon tourbillonnant de la douche. Depuis qu’elle avait quitté le domicile conjugal, cette petite crise était presque devenue un rituel, comme si ses pleurs nécessitaient le débit d’une douche afin de disparaître au plus vite. Là, Hélène s’accordait enfin ce relâchement, frottant ensuite son visage avec force, afin que la rougeur de ses joues estompent celles de ses yeux meurtris de larmes.

 

Cinq semaines, cela faisait cinq semaines qu’Hélène avait annoncé à Philippe sa décision de le quitter après cinq années de mariage. C’était précisément en leur jour anniversaire qu’elle avait pris la décision de partir, alors que son mari pour la énième fois lui apprenait qu’il serait absent le week-end suivant, sous couvert de dossiers urgents de dernière minute, qu’Hélène avait fini par nommer, « Valérie du secrétariat », « Isabelle des archives », « la blondasse du coin du bar »….  Bien entendu, c’était un échec cruel, cuisant même mais finalement pas si inattendu, Philippe qu’elle connaissait depuis son adolescence, ayant toujours montré une propension au mensonge, à la manipulation et surtout aux coucheries diverses. Hélène avait eu le tort de s’imaginer qu’elle pouvait le changer et le combler dans une relation unique, stable et consensuellement maritale. C’était sans doute son côté infirmière contrariée qui avait eu le dessus pendant toutes ces années et l’avait poussé à endurer les tromperies d’un Philippe qui pour autant présentait le visage de l’ange parfait à son entourage. Et n’était-ce pas là, pour Hélène, la pire des frustrations que de sentir autour d’elle un consensus positif et enthousiaste de ses propres amis envers celui qui, dans l’ombre, s’avérait être le plus fieffé des salopards. Combien de fois Hélène avait-elle du se heurter à l’incompréhension, voir le refus catégorique de ses proches d’admettre la face cachée de son mari que tous autour d’elle prenait pour un saint.

 

-       Tu ne sais pas ce que tu dis. Tu es une ingrate, après tout ce qu’il a fait pour toi. Je ne veux même pas en entendre parler »

 

Voilà ce qu’invariablement on lui répondait lorsqu’elle tentait des confidences sur sa vie de couple. Hélène avait donc appris à se taire, à cacher sa détresse, même à ses plus intimes, afin de ne pas écorner l’image d’un Philippe encensé par tous. Elle avait même fini par penser qu’elle était responsable de leur échec et que l’éloignement de son mari, son énergie au travail et son peu d’appétence dans leur propre vie de couple, notamment un manque évident de désir dans leur sexualité, était du en grande part à son attitude. Mais coupable ou pas, Hélène avait décidé d’en finir et de se donner alors la chance d’un nouveau départ.

 

Evidemment, aujourd’hui, dans le chaos sans nom de l’appartement d’Anna, Hélène se demanda si elle n’avait pas eu tort de tout balancer derrière elle et de quitter, sans doute pas le bonheur attendu et espéré, non, mais au moins une stabilité réconfortante.

 

C’est là que l’eau chaude se coupa subitement et qu’une pluie glaciale jaillit du pommeau de douche provoquant la sortie immédiate de ses pensées et son départ précipité de la salle de bain. Devant pareille adversité, Hélène décida qu’elle réfléchirait donc un autre jour sur les causalités de son destin et se dépêcha d’entourer son corps frissonnant d’une large serviette de bain.

 

Sous le conseil de son amie, Hélène s’était installée dans la chambre d’amis, au fond de l’appartement, reconnaissable pour la simple raison que, contrairement à la première chambre visitée, ici, le lit était fait et il ne traînait pas, par terre, une multitude de paires de chaussures abandonnées. Par chance, où peut-être parce qu’Anna avait tout simplement oublié cette pièce, l’espace y était moins encombré qu’ailleurs. Hélène avait même pu y apporter, non sans difficulté certes, sa valise et ainsi ranger des vêtements sur une étagère et placer quelques objets personnels dont un réveil et un dossier rapporté du travail qu’elle voulait consulter pour demain matin, sur la table de chevet.

 

Après avoir passé quelques instants à observer, par la fenêtre, l’immeuble d’en face, trop proche à son goût, le jardin propre de la petite cité, les voitures garées sagement à leur place, Hélène sentit subrepticement la déprime la gagner à nouveau. Depuis qu’elle avait décidé de quitter le domicile conjugal, ne supportant plus la présence de Philippe, elle en était déjà à son deuxième squat ne pouvant imposer longtemps sa présence à ses amis même compatissants. Elle qui était plutôt casanière, ce nomadisme forcé en attendant que son divorce soit déclaré, l’épuisait tout autant que la souffrance de la séparation. Exténuée, déprimée, elle ressentait une solitude déchirante. Elle aurait même pu, à ce moment là, ouvrir la fenêtre et…

 

Une petite sonnerie comme un appel retentit à cet instant la surprenant dans ses pensées morbides. Sous un plaid, elle découvrit un ordinateur portable qui venait de sortir automatiquement de sa veille sans qu’elle n’ait eu l’impression de toucher à quoi que ce soit. Fixant l’écran, elle remarqua alors l’icône d’une application qui sautillait, insistante. Par curiosité, sans doute aussi ennui et tout simplement pour rejeter des idées qui lui laissaient invariablement un goût amer dans la bouche, Hélène cliqua sur l’icône qui la fit accéder à une application de messagerie en ligne. Une phrase apparut accolée à un pseudo qui lui sembla incongru « Level4».

 

-       Level4 : Slt. Djà rentrée ?

 

Hélène détestait les abréviations, cette propension à phonétiser l’écriture en la réduisant non pas à sa plus simple expression mais bien au contraire en compliquant sa compréhension, par exemple, d’un « toâ » tout aussi long à écrire qu’un « toi ».  Et puis, cette manie d’aujourd’hui de communiquer principalement par medias interposés de type mail, tchat ou autres sms lui était étrangère. Du haut de ses 35 ans, elle était fière de se revendiquer de la vieille école, préférant, et de loin, les contacts directs aux virtuels. Et puis elle était timide.

 

-       Level4 : Tu boudes ?

 

Level4 insistait, attendant sa réponse. Anna avait-elle donc l’habitude de ce type de relation ? mais après tout, rien ne pouvait étonner Hélène de la part d’une amie qui poussait sa volonté de se différencier du commun des mortels jusqu’à ne prendre ses vacances que dans des endroits extrêmes comme la Laponie, récemment, après avoir fait le tour du Bénin, seule, à bicyclette.

 

-       Level4 : Tu pourrais au moins dire bonjour.

 

Sans doute l’ennui et peut-être aussi une certaine envie de ne plus ressentir sa solitude dans cette chambre exiguë et étrangère la poussa à l’inconcevable pour elle, celle de faire une réponse à cet internaute insistant. Hélène s’installa devant le clavier et endossa non sans un soupir d’abattement, le pseudo de son amie qui soulignait décidément chez elle un goût prononcé pour l’œuvre d’Hergé.

 

-       Castafiore : Slt.

 

Même si les abréviations lui répugnaient, Hélène supposait que c’était ainsi qu’Anna, elle, écrivait et ne voulait pas se trahir en modifiant le style sûrement geek de son amie.

 

-       Level4 : Tu rentres tôt. Bonne journée ?

 

Ha, les choses se compliquaient. Hélène était apparemment tombée sur un internaute bavard ou tout au moins qui avait entamé avec Anna une certaine intimité leur permettant d’échanger sur leur vie privée.

 

-       Castafiore : Bof.

 

Son imagination n’était pas à son top et Hélène avait vraiment du mal à se sentir à l’aise derrière cet écran à discuter avec un inconnu la prenant pour une autre.

 

-       Level4 : Tu veux qu’on en parle ?

 

Ha, Level4 venait de marquer un point de par sa sollicitude. Hélène réfléchit quelques secondes puis se décida alors à se laisser guider dans cette conversation. Après tout, un peu d’échanges et une discussion anodine ne serait lui faire du mal et qui plus est, ce double anonymat, et dans le pseudo et dans le fait qu’elle utilisait celui d’une autre n’était pas sans lui déplaire.

 

-       Castafiore : Toujours la même chose…

 

C’est sûr, Hélène ne se mouillait pas et donnait peut-être des difficultés à son interlocuteur pour rebondir lui laissant alors prendre l’initiative de la discussion, certaine qu’Anne ne verrait aucun mal à cette usurpation d’identité virtuelle pour un soir.

 

-       Level4 : Je vois, moi pareil. J’ai du mal à me détendre en ce moment. C’est dur.

-       Castafiore : Dur ? lui répondis-je

-       Level4 : Ben oui, tu sais bien…

 

Non, Hélène ne savait rien et si cet homme continuait dans l’ellipse, elle craignait que la conversation ne s’enlise rapidement. Hélène sentit alors qu’elle devait forcer son interlocuteur à la confidence afin de récupérer suffisamment d’infos pour pouvoir suivre la conversation.

 

-       Castafiore :  Toujours aussi triste ?

 

Hélène était une intuitive et se disait que finalement, le chagrin d’un autre pouvait peut-être estomper le sien. Elle décida de guider leur discussion vers le terrain de l’inconnu ce qui la dédouanait de son côté de rentrer dans de trop grandes confidences personnelles. Et puis Level4 avait, lui, l’air de vouloir se raconter.

 

-       Level4 : J’en ai marre tu comprends. A chaque fois que je rencontre une fille, elle est maquée ou alors elle sort d’une relation super dure, compliquée, destructrice… comme si on pouvait pas aimer simplement !

-       Castafiore : C’est un peu la base de l’amour d’être compliqué tu sais.

-       Level4 : Mais j’en ai rien à foutre moi ! Je veux juste qu’on m’aime pour ce que je suis et c’est tout ! J’en ai marre tu sais d’endosser les histoires des autres, de servir de kleenex pour finalement me faire plaquer parce que je suis pas à la hauteur de l’Autre. Avec Agnès, ça a été exactement pareil !

 

Hélène prit un risque  mais à nouveau décida de faire confiance à son intuition.

 

-       Castafiore (décidément, elle ne s’habituait pas à ce pseudo) : …  je croyais que cela se passait plutôt bien avec elle ?....

-       Level4 : Oui, tu as raison (Bingo !) ça c’est super bien passé les deux premiers mois. Elle était toujours fourrée chez moi. On se quittait plus. Elle disait qu’elle m’aimait.. et même tu sais quoi ?

-       Castafiore : Non….

-       Level4 : Elle voulait avoir un enfant avec moi… putain…

 

Hélène qui n’avait pu assouvir son désir de mère avec Philippe ressentit un léger pincement au cœur.

 

-       Castafiore : Cela aurait été bien, non ?

-       Level4 : C’est toi qui dit ça ? Je croyais que tu étais contre ?!

 

Aïe…

 

-       Castafiore : Enfin, je parlais pour toi…

-       Level4 : Oui mais tu sais, moi j’ai toujours été entre les deux… non… mais c’était juste un peu tôt dans notre relation, tu vois. Moi je voulais encore en profiter un peu, la garder pour moi, qu’elle m’aime juste pour ce que j’étais… je crois que j’y arriverai jamais.

-       Castafiore : Ne sois pas défaitiste comme ça ! Un jour tu verras, tu rencontreras quelqu’un de bien, j’en suis sûre et qui t’aimera comme jamais…

-       Level4 : C’est drôle…

-       Castafiore : Quoi ?

-       … Tu parles bizarrement ce soir…

 

Re-aïe… évidement, entre son côté fleur bleue indécrottable et l’énergie d’indépendance farouche d’Anna alias Castafiore, Hélène sentait bien qu’il y avait un abîme… mais la jeune femme n’eût pas envie de déployer malgré elle un arsenal du pro-célibat et du « comment on est bien toute seule » alors qu’elle-même ressentait une solitude mordante.

 

-       Castafiore : C’est parce que parfois, moi aussi j’aimerai bien qu’on m’aime…

 

Aïe, aïe et re-re-aïe… Hélène sentit à cet instant précis qu’elle venait de glisser sur la pente intime des confidences et l’envie de s’ouvrir à quelqu’un. Après tout, n’était-ce pas cela le mieux ? De s’ouvrir à un inconnu ? Un peu comme si on allait voir un psy mais qu’on n’avait pas à le payer ? Après tout ? Que resterait-il de cette conversation ? Il suffirait à Hélène d’en effacer l’historique et de demander à ce Level4 de ne jamais revenir dessus, évitant ainsi à Anna une discussion de sourds plus tard. Et puis, qui l’avait écoutée, elle, jusque là ? Vraiment ? Alors peut-être que cet inconnu lui apporterait ce que des proches ne pouvaient lui offrir, à savoir, l’abandon, l’écoute et peut-être même la compréhension ?

 

-       Castafiore : Tu sais j’ai l’air comme ça d’être super zen et de m’éclater dans ma vie de célibataire, mais c’est dur aussi…

-       Level4 : Toi ? Tu me fais marcher ?

 

C’est sûr que lorsque l’on connaissait Anna qui revendiquait une liberté sexuelle totale, couchant selon son bon plaisir avec qui elle voulait, avec juste comme mot d’ordre « on se s’attache pas », ce discours paraissait difficile à faire passer. Mais Hélène s’y tint, ne sachant de toute façon quoi revendiquer d’autre que l’amour et le partage.

 

-       Castafiore : Et bien oui, tu vois, même moi parfois j’aimerais être avec quelqu’un que je puisse protéger et qui me protège aussi.

-       Level4 : Tu parles… moi, dès que je parle protection à une femme, elle me répond « je suis pas ta mère ! ».

-       Parce que les femmes veulent garder leur indépendance face aux mecs.

-       Mais je m’en fous des mecs ! Je veux juste qu’on me fasse confiance.

-       .. ha… la confiance… c’est le plus dur dans un couple…

-       Ouais, pourtant, ça devrait être l’essentiel.

-       Oui…

-       Tu vois, toi par exemple, je te connais pas, je t’ai jamais vue et pourtant, j’ai 100 pour 100 confiance en toi. Tu peux m’expliquer pourquoi ?

 

Difficile pour Hélène de commenter alors qu’elle-même usurpait une identité… mais après tout, elle se dit que peu importait le pseudo, et qui se cachait derrière, à partir du moment où la sincérité était de mise.

 

-       Castafiore : Parce que justement sans me connaître, tu ne vois pas mes défauts et que tu idéalises ce que je suis, à ta convenance. C’est facile de se cacher derrière un écran.

-       Level4 : Peut-être… mais pas seulement… tu sais quoi ? C’est toi que j’aurai du épouser !

-       Tu dis cela parce que tu es triste!

-       Non, je ne suis pas triste. En fait, ce soir… j’aurai envie d’être dans tes bras. Voilà, c’est dit.

 

Hélène prit une profonde aspiration. Son cœur battait plus que nécessaire dans sa poitrine et cet aveu aussi étonnant qu’inattendu la terrassait.

 

-       Level4 : T’es toujours là ?

-       Castafiore : Oui…

-       Level4 : Je te choque ?

-       Castafiore : non.. enfin.. un peu…

 

Level4 ne se manifesta plus pendant de longues minutes. Hélène ne savait si elle devait abréger là la conversation et éteindre cet ordinateur qui l’amenait peu à peu vers une situation  qu’elle savait pouvoir être dangereuse, tout au moins, incontrôlable. Elle hésitait à répondre lorsque Level4 refit son apparition.

 

-       Level4 : J’ai envie de toi…

 

Hélène cette fois-ci fut sur le point d’appuyer sur la touche Off de l’ordinateur mais ne pouvait se défendre d’être sensible à cet aveu sincère et direct. Depuis quand ne lui avait-on pas dit cela, d’une manière aussi tendre ? car même si cela apparaissait écrit en police Times New Roman sur son écran, elle pouvait ressentir toute la délicatesse de la confidence.

 

-       Level4 : En fait, ça fait longtemps que j’éprouve cela mais jusqu’à présent, je n’avais jamais osé de le dire mais ce soir… je sais pas… je te sens différente… et ça me donne envie de te parler… de te dire ce que je ferais si tu étais devant moi…

 

Hélène prit son temps, respira profondément et sut, à l’instant même où elle appliquait la première pression sur les lettres du clavier ce vers quoi elle s’engageait.

 

-       Castafiore : Et tu me dirais quoi ?…

 

Il fallut plusieurs minutes à Level4 pour lui répondre mais sa réponse fut exactement ce qu’Hélène espérait, à sa plus grande surprise.

 

-       Level4 : Je prendrais ton visage dans mes mains, délicatement, comme quelque chose de fragile, pour le rapprocher du mien, pour que tes lèvres viennent au contact de mes lèvres, tout doucement, sans me presser, pour te sentir légèrement te cambrer, te rapprocher de moi et que tes bras entourent ma taille, et que tes mains glissent dans mon dos pendant que ta langue, enfin, se perdrait dans ma bouche. Tu veux bien m’embrasser ?

 

Hélène ne put réprimer un frisson qui lui transmit alors, de son ventre à ses lèvres, une fièvre brûlante qui la submergea. Presque malgré elle, elle répondit.

 

-       Castafiore : Oui… je veux bien t’embrasser…

-       Level4 : Je te coucherai en accompagnant ton corps pour le retenir et pour que mon propre corps reste au contact du tien pendant que ma jambe glisserait entre tes cuisses, juste pour les entrouvrir. Tu veux bien me laisser me glisser contre toi ?

 

Hélène ne savait si elle devait répondre et surtout quoi. Mais ce dont elle était sûre c’est qu’elle ne voulait surtout pas que Level4 arrête sa description.

 

-       Castafiore : Oui… je veux bien…

-       Level4 : J’ouvrirai un à un les boutons de ton chemisier puis ma main glisserait sur ta poitrine,  dont les tétons durciraient sous ma caresse. Tu veux bien que je te caresse ?

-       Castafiore : Oui.. viens…

 

Le message fut subitement coupé. Hélène se demanda avec fébrilité si elle n’avait pas perdu le contact avec son mystérieux mais ô combien excitant interlocuteur. Mais dans un soupir de soulagement, elle vit à nouveau les lettres s’animer.

 

-       Level4 : Je peux descendre ?

 

Descendre ? Comment ça descendre ???? que Level4 voulait-il dire par… soudain, Hélène comprit. Level4 voulait dire « quatrième niveau» donc juste au-dessus de l’appartement d’Anna. Non ! Il ne se pouvait pas que cet interlocuteur se trouve, actuellement, juste au-dessus de sa tête !

 

-       Level4 : On avait dit qu’on ne le ferait jamais mais, s’il te plaît… c’est trop bête, non ? Surtout ce soir… s’il te plaît… ne me rejettes pas.

 

Hélène était soudain prise de panique et ne s’attendait certainement pas à ce que son interlocuteur se trouve soudain aussi près d’elle. Elle en conçut presque un danger mais en même temps, en éprouva une réelle excitation. Et si pour une fois elle se laissait vivre ? Et si pour une fois, elle acceptait l’inattendu et cette aventure qui si peu entamée avait déjà mise ses sens sans dessus dessous.

 

-       Level4 : J’arrive. A toi de savoir si tu veux m’ouvrir.

 

Hélène eût un geste vers l’écran comme si elle avait voulu ainsi retenir son interlocuteur mais elle savait qu’il était déjà trop tard. Elle resta ainsi sans bouger, figée sur ce lit, s’attendant au pire ou tout du moins à être pulvérisée par les foudres de sa moralité coincée.

 

Quelques minutes plus tard, elle entendit frapper à la porte. Hélène ne pouvait bouger. Elle se disait que si elle restait immobile, Level4 finirait par partir, comprendrait que tout ceci n’était pas possible, ne pouvait exister. Il lui suffirait d’éteindre cet ordinateur de malheur et de rejeter au loin le désir violent qu’avait initié en elle cette conversation. On frappa à nouveau. Hélène pria pour pouvoir instantanément disparaître à l’autre bout de la planète.

 

Mais au lieu d’être emportée par un chariot céleste et vengeur, Hélène entendit alors le bruit d’une clé qu’on tournait dans la serrure. Level4 avait les clés de l’appartement d’Anna ?! Devrait-elle alors se précipiter par la fenêtre ou se rendre, elle en était convaincue, à une impulsion torride et débridée ?

 

Un bruit de conversation et un éclat de rires la surprit alors qu’elle rejoignait, tremblante comme jamais, l’entrée.

 

-       Ben si j’avais pu m’attendre à cela ?!

 

C’était la voix d’Anna qui retentissait ainsi dans l’appartement. Hélène la découvrit entrant dans le salon accompagnée d’une jeune femme qui semblait assez interloquée. Mais que faisait-elle ici ? Etait-ce une amie d’Anna ? Et où était Level4 ? S’était-il caché dans l’escalier en entendant Anna arriver ?

 

Anna dévisageant son amie hurla de rire de plus belle.

 

-       Ben toi, tu fais pas les choses à moitié ! Moi qui aurais mis mes deux mains à couper que tu étais une hétéro convaincue et plutôt gnian-gnian… tu auras bien caché ton jeu.

 

A ses côtés, le visage de la jeune femme se rembrunissait à vue d’œil. Anna se retourna vers elle.

 

-       Quant à vous, voilà ce qui arrive quand on se laisse aller sur internet. On tombe pas forcément sur le bon cheval ! Et je vous l’avais bien dit, pas de contact !

 

La jeune femme toisa Hélène puis soudain, à son tour, éclata de rire en lui tendant sa main.

 

-       Je serai donc bonne joueuse… Enchantée, Level4, enfin, Caroline si vous préférez.

-       Caroline ? Mais…

-       Et oui…

-       Vous n’êtes pas…

-       Un homme ? ben non… et je ne vous ai jamais dit que j’en étais un.

 

Hélène se remémora effectivement qu’à aucun moment, il n’avais été question du sexe de Level4, enfin Caroline. Elle voulut instantanément disparaître aux yeux des deux femmes tant elle se sentait ridicule et vexée d’avoir ainsi été bernée. Mais Anna ne put s’empêcher de profiter d’une occasion aussi savoureuse que cocasse.

 

-       Bon ?! On boit l’apéro les filles ?!

 

En moins de temps qu’il ne lui fallut pour le dire et comme si Anna avait au bout des doigts une baguette magique, elle fit réapparaître un canapé, une table basse, une bouteille de whisky et trois verres. Hélène ne parlait toujours pas. Elle baissait les yeux de peur de rencontrer ceux de Caroline dont le discours et les aveux précédents continuaient de la hanter.

 

Hélène devait bien l’admettre. Malgré et contre toute évidence, elle n’avait pas été insensible à ce que Level enfin Caroline lui avait dit et même maintenant qu’elle avait devant elle la véritable personnalité de son interlocuteur, enfin, interlocutrice, elle ressentait toujours, au fond d’elle, le désir latent des caresses si subtilement décrites.

 

La soirée fut délicieuse et lorsque l’heure du départ sonna pour Caroline, Hélène ne put s’empêcher de ressentir un léger pincement de déception de voir la jeune femme s’en aller. Elles s’embrassèrent, sur les joues, un peu maladroitement, retenant un peu trop longtemps leur main l’une dans l’autre.

 

Hélène partit se coucher aussitôt malgré les tentatives de son amie de vouloir à tout prix les détails de son aventure.

 

Elle se coula sous la couette, frileuse mais encore fiévreuse, elle le savait. Les yeux grands ouverts, le sommeil semblait se refuser à elle. Elle se décida presque aussitôt et se saisit de l’ordinateur posé non loin.

 

Il s’alluma dans un clic sur l’application de la messagerie. Elle y trouva alors ce qu’elle espérait de tout son être.

 

-       Level4 :  On continue ?

 

Fébrile, Hélène aussitôt répondit.

 

-       Castafiore : Oui.

 

 

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M. T.

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Olivier 17/06/2012 14:47

Bravo ! une très belle nouvelle qui tient le lecteur en haleine avec une situation, qu'hélas, nous avons (presque) tous vécu. Je m'empresse de lire les autres articles de votre site que je viens de
découvrir. encore une fois, félicitations, ..... et continuez de nous enchanter.

M. T. 28/06/2012 10:56



Et vous me voyez toute aussi enchantée de vos commentaires... toute rose de plaisir...



neves amalia 09/05/2012 15:40

les carnets d'alexandra 1907 1908

M. T. 28/06/2012 10:55



Une invitation à une lecture ?



paradisbulle 10/04/2012 14:37

c'est la que je me vois devant la porte de ma petite bulle a moi

M. T. 10/04/2012 16:52



Alors faut-il la franchir ou rester derrière ? L'ouvrir ou la garder ostensiblement fermée ? Personnellement, j'ai toujours été pour prendre le risque de regarder ce qu'il se passait au-delà.
Mais cela, vous avez déjà du vous en rendre compte...



Bettina Bauwens 06/04/2012 21:09

oh! mais je les ai lue vos autres textes ! Donnez nous au moins le titre de ce qui ce trouve sur les rotatives.Envie d'avoir votre écrit dans ma maison

M. T. 09/04/2012 15:03



Et cela me touche ! Soyez en sûre... Sinon, encore un peu de patience... juste un peu...



Chimères 06/04/2012 17:50

Patiente et longueur de temps....mais quel plaisir de vous re-lire

M. T. 06/04/2012 19:02



Alors je souhaite qu'il soit à la hauteur de mon bonheur de vous revoir ici ! Portez-vous bien...



Pop's 06/04/2012 11:17

Une nouvelle ligne ouverte. Verticale celle la. Auriez-vous echange votre avion pour un helicoptere ? Cette ligne me ravit Madame la Pilote et m'apporte ce petit sourire en coin que j'aime
resentir. Permettez moi de voler vos mots et de vous chuchoter "j'adore" ...

M. T. 06/04/2012 11:52



J'aime bien cette idée de verticalité. Il y a un effet d'élévation rapide, de légèreté, d'agilité. Alors si c'est ce que vous ressentez, à moi d'en être ravie ! Et puis s'il me doit ce doux et
soyeux chuchotement, je veux bien volontiers troquer mes ailes contre un rotor...



Bettina Bauwens 05/04/2012 22:38

c'est vrai qu'il faut un peu patienter pour avoir le plaisir de vous lire mais quand vos mots sont là...quelle belle récompense !

M. T. 06/04/2012 10:14



Ho... je pourrais vous répondre que c'était pour vous laissez le temps de découvrir mes autres textes ?.. non ?... Allez, vous avez raison, je devrais être plus régulière. Alors merci à vous
d'avoir eu cette patience !