l'avion rose

Nouvelles érotiques au féminin, poésies saphiques, littérature lesbienne

La Fille de Pigalle - Part 7 et Fin - A jamais

La porte d’entrée claqua bruyamment derrière Lian. Une nouvelle fois, la jeune femme disparaissait sans un mot et brutalement. J’étais figée dans le couloir, à deux pas du salon, hébétée de ce que venait de m’avouer Lian, qu’elle ne m’aimait pas. Je n’en revenais pas. Je ne pouvais pas m’en remettre. Sa phrase, tel un couperet, venait de m’anéantir. C’est alors que je reçus une véritable bourrasque dans le dos. Nicole Cisgnac venait de s’abattre de tout son poids sur mes épaules en rugissant.

 

-       Mais vous allez vous bouger de là nom de… où… je vais finir par devenir vulgaire ?! Vous attendez quoi ?! Qu’elle vous envoie un Bristol pour la suivre ?! Nom de…de….Foutez moi le camp !!!!

 

Les derniers mots de la rédactrice se perdirent dans l’escalier que je dévalais quatre à quatre, tentant de rattraper l’ascenseur dans lequel s’était engouffrée Lian. C’est à peine si mes pieds touchaient les volées de marche. Je m’agrippais comme je pouvais à la rampe pour ne pas perdre mon équilibre et tourner au plus court à chaque palier. J’entendis le mécanisme de l’ascenseur stopper. En bas, dans le hall, la porte s’ouvrait. J’étais au troisième étage. J’accélérais comme une damnée bien décidée à rattraper cette fois-ci celle à qui je venais de dévoiler mon amour. Je ne la laisserais pas partir comme cela. Je voulais qu’elle comprenne que je ne sortais pas ce genre de phrases à la légère, que je n’étais même pas très habituée à les exprimer préférant toujours conserver une distance salutaire entre mes émotions et le contrôle que je tenais absolument à conserver de la situation.

 

Je dérapais sur le marbre du hall et évitais de justesse l’encadrement de la porte. Je me précipitais sur le trottoir pour voir Lian sauter dans un taxi et disparaître au coin de la rue. Mon cœur stoppa net Je courus néanmoins de plus belle dans un élan forcené ayant néanmoins une vague conscience que s’éloignait irrémédiablement sous mes yeux celle à qui je venais de donner mon âme.

 

La voiture me percuta sur le côté, me faisant rebondir sur le capot et manquant me renverser pour de bon. Sortant du parking comme un diable de sa boite, se tenait au volant, échevelée, la Cisgnac qui klaxonnait comme une enragée.

 

-       Nom d’une pipe ! mais vous allez monter oui au lieu de me regarder la bouche ouverte !

 

Je me précipitais en boitant sur le siège passager. Nicole Cisgnac démarra en trombe sous le nez d’une mère de famille accompagnée de sa toute nouvelle génération.

 

-       Elle va se pousser la grue avec ses gniards ?! (revenant à moi) elle est partie où ?!

-       Le taxi, là…

 

Je n’arrivais pas à comprendre comment Cisgnac avait réussi à sortir sa voiture aussi vite mais la bénissais de se trouver là et me permettre ainsi de suivre le taxi dans lequel se trouvait Lian. La circulation était dense mais l’habileté de la Cisgnac à se faufiler dans la circulation nous permettait de suivre le véhicule. Ce qui m’inquiétait, en revanche, était les bâillements successifs et persistants de la rédactrice, annonciateur d’une prochain crise de narcolepsie.

 

-       Vous n’allez pas vous endormir ?…

-       Je ne sais pas !

 

Nous rentrâmes dans Paris après avoir traversé Auteuil. La circulation était de plus en plus difficile et le taxi, s’engageant dans son couloir, prenait de la distance sur nous.

 

-       Vous ne pouvez pas aller plus vite ?!

-       Et vous croyez que je fais quoi, là ? - répondit dans un bâillement monstrueux, la rédactrice -… Que je tricote ?!  - nouveau bâillement -

 

Le taxi s’engagea sur la Place de Barcelone pour rejoindre le Pont Mirabeau. Nous allions être coincées au feu rouge. Nicole Cisgnac klaxonna de plus belle, mais le véhicule devant nous ralentissait pour s’arrêter.

 

-       Mais quel boulet celui-là ! On en a pour deux plombes, là !

 

Cisgnac klaxonna de plus belle puis mordit sur le trottoir pour doubler la voiture sur sa droite.

 

-       La boite à gant ! Vite!

 

De l’autre côté, le taxi de Lian glissait en direction du pont.

 

-       Il y a une carte, là, à l’intérieur, trouvez-là moi !

 

L’intérieur de sa boite à gant était un vrai capharnaüm. Des carnets de diverses tailles, des plaquettes de médicaments vides, des stylos à profusion, tout autant de cartons d’invitation, la main droite d’une paire de gant en satin gris perle, un arbre de Noêl synthétique miniature et enfin, une carte tricolore de police que Cisgnac m’arracha de la main tout en se précipitant hors de sa voiture.

 

-       Prenez le volant nom de dieu de merde… ça y est, je suis vulgaire

 

Elle se précipita sur le véhicule, cognant comme une forcenée à la vitre de la portière, en agitant sa carte.

 

-       Police, dégage le boulet !

 

Le conducteur, surpris de cette vision apocalyptique, obtempéra me laissant enfin le passage.

 

-       Allez-y nom de dieu !

 

La Cisgnac bloquait maintenant la file des véhicules venant de la gauche, sur l’Avenue de Versailles, en m’intimant, dans de grands moulinets, l’ordre de traverser au plus vite. Je priais pour que de l’autre côté du pont, le taxi soit lui-même arrêté au feu. La portière arrière s’ouvrit à la volée. Cisgnac sauta littéralement sur la banquette alors que j’accélérais rageusement en direction du quinzième arrondissement.

 

-       On l’a perdu ?!

-       Non, le taxi ne devrait pas être loin.

-       Putain, tant mieux…

 

Un dernier bâillement compulsif eut raison de son éveil et Cisgnac tomba la tête la première sur la banquette, tenant toujours à la main sa carte de police obtenue je ne sais où.

 

Cinq cent mètres plus loin, j’aperçus in extremis le taxi sur le côté. Vide ! mais garé devant une bouche de métro. Je compris instantanément. Je stoppais la Jaguar sans autre choix que de planter là le véhicule et sa propriétaire au Bois Dormant, au beau milieu d’un couloir de bus, en priant que la carte de police lui soit, à son réveil, d’une salvatrice utilité…

 

Je descendis les marches de la station et passais le tourniquet derrière un usager. Deux directions s’ouvraient devant moi. Nous étions à Convention. Mairie d’Issy à gauche, Porte de la Chapelle, à droite. Je n’hésitais pas une seule seconde. Et pris à droite

 

Je me précipitais sur le quai. Un métro arrivait. En tête, Lian s’apprêtait à monter. Elle ne se cachait pas, sûre qu’elle était de nous avoir faussé compagnie. Je restais donc prudemment hors de sa vue, derrière un groupe d’adolescents qui avaient l’heur de tous me dépasser d’une tête. Je montais moi-même dans la rame en queue. Je savais d’avance où la jeune femme descendrait. Connaissant par cœur les lignes parisiennes de métro, je savais pertinemment qu’une des stations de la ligne 12 en direction du nord, se trouvait être… Pigalle.

 

L’air vif me surprit en sortant de la bouche de métro. Je frissonnais aussitôt. Il faut dire que dans ma précipitation à suivre Lian, j’étais partie sans veste et que le pull échancré et léger que je portais par dessus mon chemisier ne me protégeait guère du froid matinal. Lian marchait à quelques mètres de moi. Je prenais soin de rester légèrement en retrait, me mélangeant à la cohue du matin, afin de ne pas être aperçue. Mais Lian ne semblait pas être inquiète d’être suivie et marchait tranquillement sans se retourner. Je la regardais évoluer au milieu de la foule et mon cœur se pinça à l’idée de la jeune femme me prenant dans ses bras. Je frissonnais à nouveau, mais pas de froid, plutôt du désir qu’elle m’inspirait. Je me débattis alors contre une envie furieuse d’accélérer le pas et de me porter à sa hauteur, de la plaquer contre moi et de l’embrasser avec passion. Je voulais également qu’elle me dise, mais en me regardant dans les yeux cette fois-ci, qu’elle ne m’aimait pas ou plutôt, je désirais ardemment qu’elle m’assure du contraire. Je ne pouvais pas me résoudre à imaginer une seule seconde que ce qui c’était passé entre nous, que les caresses si intenses que nous avions échangées, que cette plénitude que nous ressentions avec évidence lorsque nous nous trouvions l’une près de l’autre, ne pouvaient être basés sur un sentiment profond et surtout partagé. Imaginer que Lian pouvait ne pas m’aimer me coupait le souffle et me brûlait le cœur instantanément.

 

Au milieu de cette foule, alors que nous traversions la place, j’avais envie de lui hurler mon amour et ma détresse, je mourrais de la supplier de se retourner, de me regarder enfin, qu’elle m’ouvre ses bras. Je la voulais à moi, contre moi, en moi. La violence du sentiment qui me submergea alors fut telle que mes jambes se dérobèrent et que je dus m’agripper au premier poteau venu. Je tremblais. Il fallait que je me reprenne, que je me redresse, que j’intime l’ordre à mes muscles de se remettre en mouvement, d’obéir à ma pensée, de ne plus suivre les battements saccadés de mon cœur affolé.  Il fallait que je sois forte, pas que je flanche, pas maintenant, pas comme ça, au milieu de ce boulevard alors que Lian avait besoin de moi.

 

J’aspirais une grande goulée d’air frais et malgré la tête qui me tournait encore, me remis à suivre la jeune femme, avançant un pied devant l’autre avec pour seule nécessité de continuer ainsi sans me poser de questions, ni écouter ce corps qui voulait se dérober.

 

J’en étais certaine, j’en aurai mis ma main à couper, je le savais.

 

Lian longea la grande façade rouge et or, et au petit porche suivant, composa à l’abri des regards le code pour pénétrer aussitôt dans ce couloir étroit que nous avions emprunté il y a quelques jours à peine, un siècle sans doute, et qui menait au cœur de l’intemporel, au saint des saints, dans les coulisses du Moulin Rouge.

 

Je n’eus aucune difficulté à rentrer moi-même. Le sourire lumineux d’une Doriss girl qui flottait bien à dix bons centimètres au-dessus de mon crâne se pencha vers moi alors qu’une main élégante au bout d’un bras qui n’en finissait pas composa le code et me convia à entrer dans un charmant accent nordique. Je me faufilais à sa suite, prenant l’air dégagé et tranquille de celle qui sait où elle va. Je fus très vite perdue dans un dédale étroit de corridors, escaliers et minuscules ateliers. Où donc était passé Lian ? Je n’en avais pas la moindre idée.

 

J’entendais au loin, certainement venant de la grande salle, une musique entraînante et une voix forte qui, énergiquement, donnait la mesure. Une petit aréopage de danseuses passa devant moi en bruissant, aériennes et félines, belles et souriantes. C’est incroyable comment ces filles semblaient sourire tout le temps, visiblement heureuses d’être là, protégées dans ce monde où le jour ne pénétrait jamais, où la nuit semblait éternelle, brillante et joyeuse. Je faillis perdre l’équilibre au moment où une main me tira en arrière, m’attirant sans ménagement dans une petite pièce sombre où flottait un parfum de poudre cosmétique et de sueur. Une main se plaqua contre mes lèvres pour réprimer le cri de surprise qui allait en sortir. J’aurai reconnu cette main parmi des centaines d’autres et son odeur aussitôt m’enivra et déclencha au fond de moi la montée fulgurante d’un désir incontrôlable. A mon tour je me saisis du poignet afin de repousser cette main et dégager ma bouche.

 

Lian murmurait, affolée.

 

-       Mais qu’est-ce que tu fais là ?… tu es complètement folle… pourquoi tu m’as suivie ?!

 

Je ne lui laissais pas le temps de continuer sa logorrhée et plaquais à mon tour ma main sur ses lèvres.

 

-       Ecoute moi, tu veux bien ?

 

Lian sembla hésiter quelques secondes puis je sentis comme un abandon de son corps, un léger relâchement, comme si elle baissait les armes, enfin. Doucement, j’ôtais ma main. Nous nous trouvions dans un réduit qui ne devait pas faire plus de trois mètres carré, une toute petite loge maigrement éclairée par une petite rampe d’ampoules qui courrait le long d’un miroir. Nous nous regardions fixement sans plus rien dire, si proches l’une de l’autre et en même temps, si loin. Dans les yeux de Lian, je pouvais voir se dessiner la peur, l’incompréhension, une profonde détresse. J’aurais voulu y voir uniquement de l’amour, mais je comprenais, à la regarder ainsi, si fragile, si perdue, si seule que la seule chose que je pouvais faire pour elle, à cette minute précise, était de lui apporter mon aide une dernière fois avant qu’elle ne disparaisse à jamais de ma vie.

 

Je reconnus à peine le son de ma voix. Je n’avais plus peur. J’étais parfaitement calme. Je savais exactement ce qu’il fallait faire.

 

-       Maintenant, Lian, tu me dis exactement ce qu’il se passe.

 

Je me sentais presque froide tant j’étais déterminée. Lian comprit que je ne la laisserais plus repartir sans explication. Elle s’écroula sur la chaise qui tournait le dos au miroir. Je m’accroupis devant elle, lui pris les mains et attendis qu’elle commence.

 

-       … c’était il y a deux ans…j’étais totalement paumée… j’avais pas de fric, pas de boulot. J’ai atterri ici, un soir, me demande pas comment, un danseur m’avait fait rentrer. Je me sentais bien ici, protégée. On a fait l’amour dans une loge comme celle-ci et… comme j’ai toujours eu beaucoup de chance, je me suis retrouvée enceinte. Je voulais pas de ce bébé, je te jure. Le danseur non plus sûrement. De toutes façons, je l’ai jamais revu. Je ne suis même pas sûre qu’il bossait là. Quand je m’en suis rendue compte, j’ai voulu avorter mais c’était trop tard. Et j’avais pas le fric pour aller ailleurs. Un soir, dans un bar, j’ai rencontré ce couple. Ils cherchaient à adopter depuis des années déjà. Ils m’ont proposé de prendre l’enfant. Je leur ai demandé 30.000 euros. Ces cons avaient de la thune. Ils ont accepté.

-       Lian…

-       … oui, je sais.. c’est pas beau, hein ?…

-       Ce n’est pas ce que je dis, Lian. Je crois que tu devais être particulièrement désespérée pour faire cela…mais qu’est-ce qu’il s’est passé alors ?

-       J’ai accouché, un peu plus tôt que prévu. Je me suis retrouvée toute seule aux urgences d’un hôpital et quand on m’a donné le bébé, là, posé sur mon ventre, malgré la douleur, malgré que je n’en voulais pas, que je ne voulais pas l’aimer, ça m’a fait tout drôle… il s’est saisi de mon petit doigt et l’a serré très fort. Ça m’a fait comme irradiation partout en moi, comme si d’un seul coup, tout cet amour que je réprimais se répandait partout. Je voulais plus qu’il me lâche. Je voulais plus le lâcher.

 

Prise par son émotion, je laissais Lian reprendre son souffle. Des larmes coulaient sur ses joues que je recueillais dans la paumes de mes mains. Ses yeux, lentement, se relevèrent vers moi. Elle était si belle, si tragiquement belle à cet instant précis.

 

-       Je te demande pardon…

-       Mais de quoi Lian ?

-       De t’avoir embarquée dans tout ça…

-       Tu ne m’as embarquée nulle part, Lian, souviens-toi, c’est moi qui t’aies suivie depuis le début. Et j’ai même l’impression que cela est devenu une habitude maintenant…

 

Lian laissa filtrer un maigre sourire.

 

-       Il est où ce bébé, Lian ?

-       Chez ma sœur, à Lille. Moi je suis revenue à Paris. Entre temps, j’avais trouvé ce boulot au cabaret. Je pensais que le couple me retrouverait jamais.. Je crois que j’étais un peu naïve…Ils m’ont réclamé leur 30.000 euros. Mais j’avais déjà dépensé une grosse partie de la somme. Je savais pas quoi faire…

-       Pourquoi tu ne m’en as pas parlé ?!

-       Je croyais que je pouvais m’en sortir toute seule. Ils m’avaient promis de me laisser le temps …et puis tu me vois, après une nuit de baise, te demander 30.000 euros ?!

-       Ne parles pas comme cela, s’il te plaît…

-       Ha oui, pardon madame l’écrivain. Il faut employer de jolis mots, c’est ça ? ben tu vois, la vie, c’est pas tes romans ! moi la vie, je la trouve pas très jolie, jolie  ! même plutôt pourrie !

-       Comment il s’appelle ce bébé ?

-       … Victor, comme mon grand père paternel.. ça a été le seul à pas rejeter ma mère et ses origines.

 

Je regardais cette jeune femme qui reprenait peu à peu des couleurs. Elle avait cessé de pleurer et se redressait sur la chaise. Je me levais et me détournais d’elle. Il fallait que je reprenne moi-même une contenance. Que j’assimile tout ce qu’elle venait de m’avouer. Que j’essaie de comprendre la situation. Que je tente de trouver une solution. Il n’était plus question d’amour, mais de survie. Je comprenais à cet instant précis que la seule chose que je pourrais jamais faire pour Lian était de l’aider à se sortir de cette sale affaire et la laisser partir loin, pour qu’elle trouve la paix avec son enfant.

 

-       Mais… dis-moi Lian… il vient faire quoi là-dedans, le patron du cabaret ?…Il semblait plutôt remonté contre toi l’autre jour ?

 

Je regardais soudain autour de moi.

 

-       Et qu’est-ce qu’on fait là, au juste ? Pourquoi tu es venue ici ?

-       … pour ça…

 

Lian se leva et glissa la main derrière le miroir de la loge. Après un léger effort, elle dégagea un petit paquet entouré d’un papier kraft qu’elle me tendit. Je l’ouvris et découvris avec stupéfaction son contenu. Je compris instantanément.

 

-       T’as pas fait ça, Lian, dis-moi ?!

 

En guise de réponse, Lian baissa les yeux et laissa échapper un léger soupir.

 

 

EPILOGUE

 

 

Nous étions assises au fond de la salle d’un petit café, en bas de la rue de Steinkerque. Lian ne disait plus rien, buvant à petites gorgées un thé brûlant. Moi, j’avais commandé un double cognac qui m’arrachait la gorge. Mais il me fallait au moins cela pour absorber le choc. Je fulminais. Je ne comprenais pas qu’on puisse ainsi plonger dans les problèmes et s’en créer de nouveaux à la chaîne. Je regardais Lian. Quelle idée lui était donc passée dans la tête pour avoir seulement imaginé une seconde que ce geste allait tout solutionner comme par magie ? je finis mon verre d’un trait et me retins d’en commander un suivant. Je voulais garder mes esprits clairs.

 

-       Le paquet, il est au patron je suppose…

-       Tu sais, dans le quartier, c’est un peu tout le monde qui deale derrière le comptoir…

-       Et tu pensais qu’il ne se rendrait compte de rien ?

-       Il y a toujours plein de monde dans ce cabaret…il n’avait aucune raison de penser que c’était moi…

-       Aucune, effectivement !

-       On a du me voir…

-       Et tu comptais faire quoi ?! refourguer tout ça toute seule comme une grande ?!

-       J’ai pas réfléchi ! Ok ?! Il y a eu une bagarre en salle. Je suis allée chercher le patron. Je me suis retrouvée toute seule dans le bureau, le paquet était là, je l’ai pris…

-       T’es complètement folle !

 

Lian ne répondit pas. Le ton de ma voix avait été excessivement sec. Je me repris.

 

-       Pardon…

-       Non, c’est normal, tu dois me trouver tellement stupide… de toutes façons, toute ma vie, ça a été ça…que des erreurs, toujours…

-       Moi aussi ?

-       Quoi ?

-       Moi aussi je suis une erreur ?…

 

Lian prit son temps pour me répondre. Elle me fixait de ses grands yeux noirs pendant que mon cœur était pris dans un étau insupportable.

 

-       Toi…à part Victor…t’es ce qui m’est arrivée de mieux depuis longtemps…

-       Lian… je…

 

Mais Lian ne me laissa pas finir ma phrase et posa sa main sur ma bouche.

 

-       Dis rien, s’il te plaît…tu sais que c’est pas possible…

-       Pourquoi ?! Parce que tu ne m’aimes pas, c’est ça ?!

-       Parce que j’ai toujours tout gâché, tout foutu en l’air et que là, maintenant, j’ai un petit garçon qui a besoin de moi et à qui je veux me donner entièrement. Tu comprends ?

-       … non…pourquoi je ne peux pas être là, moi.

 

Lian passa sa main sur mon visage avec une douceur extrême ce qui m’enflamma instantanément. Elle devait être à quelques dizaines de centimètres à peine de moi. Je pouvais sentir l’odeur de sa peau, de  ses cheveux, éprouver sa propre chaleur. Elle me répondit enfin en anéantissant à jamais tous les rêves d’elle que je caressais.

 

-       Parce que je veux me prouver à moi-même et à mon fils que je suis assez forte pour nous faire grandir tous les deux.

 

A leur tour, ce furent mes larmes qui glissèrent silencieusement sur mes joues. Nous nous regardions avec une telle intensité que je me sentais en elle comme je la sentais en moi. Lian…mon amour… que je découvrais au moment où je la perdais. Je balbutiais,

 

-       Qu’est-ce que tu vas faire, maintenant ?

-       Je vais lui rendre la came…

-       Tu crois qu’il va gentiment s’en contenter ?

-       Je trouverai une solution alors.

-       C’est dangereux ce que tu fais Lian.

-       J’ai pas le choix. Je veux me sortir de tout ça. Je veux lui rendre son putain de paquet. Je veux rembourser le couple. Je veux pouvoir vivre sans me cacher, tu comprends ? Je dois bien cela à Victor.

-       Je sais.. oui…

-       Il faut que je reprenne les rênes de ma vie. J’ai fait trop de conneries jusqu’à présent. J’ai jamais rien décidé, tu comprends ? Jamais rien désiré, voulu… obtenu…Pour l’instant, je suis juste personne…

-       Mais moi je t’aime…

 

Lian ne me répondit pas. C’est à ce moment là que j’aperçus du coin des yeux la voiture glisser lentement devant la terrasse du café.

 

-       C’est pas vrai ! Bouge pas Lian, surtout ne bouges pas !

-       Qu’est-ce que tu as ?

-       Promets moi juste de ne pas te volatiliser.

-       …

 

Je me précipitais en dehors du café et malgré mes muscles douloureux de mes précédentes courses arrivais à remonter à la hauteur de la Jaguar, heureusement ralentie par une circulation dense.

 

A ma vue, Cisgnac se renfrogna aussitôt.

 

-       On vous a jamais appris à vous servir d’un portable ?! Vous auriez pu avoir l’élégance de me donner quelques nouvelles ! enfin, heureusement que mon intuition est encore assez fiable. Elle est où ?

-       Dans le café…

-       Et vous l’avez laissée toute seule ?!

-       …

 

Lorsque je revins dans la salle, essoufflée, un petit mot m’attendait sur la table devant la tasse de thé qui refroidissait. « Pardonne moi. Mais tu sais que cela doit se terminer comme ça. Je n’oublierai pas. »

 

Mon cœur implosa et se tut à jamais.

 

 

 

 

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Denis 19/02/2016 13:05

Une histoire. Je ne sais pas si c'est une belle histoire. C'est d'abord une histoire de femmes. Dans leur grandeur. Dans ce qu'elles ont de plus beau en elles. Leur aptitude à donner, à se donner, à être, du fond de leur âme, à se laisser aller à leurs seuls sentiments avec générosité, avec grandeur.
Ça pourrait ressembler à un roman de gare, une histoire trouvée dans une édition à l'eau de rose (rose noire !), et en fait il y a outre un vrai talent d'écriture, énormément d'émotion.
J'ai pris beaucoup de plaisir à découvrir cette histoire et j'en remercie très sincèrement l'auteur.
Je vais prendre le temps de me remettre de cette lecture pour laquelle j'ai ressentie une véritable émotion et je retournerai ma blottir au creux de vos lignes, persuadé que j'y trouverai à nouveau beaucoup de plaisir.
Merci encore a vous
denis

M. T. 22/02/2016 16:17

Et un grand merci à vous pour venir ici, au gré de ces lignes, vous perdre. On pourrait croire qu'écrire est un acte de grande solitude mais ce serait faux, car pour vivre entourée d'autant de personnages la vie ne saurait être d'une résonance creuse. Mais il y a encore plus, mieux sans doute, et ce sont ses lecteurs anonymes qui viennent, de temps à autre, vous déposer un signe tout en émotion. Merci à vous car cette marque, cette trace de votre passage toujours me renverra à mes stylos et à mes pages.

pucca 31/01/2010 17:01


Le retour de la revanche de la bibliothèque fantôme...faites attention , elle semble particulièrment aimer ce post...


M. T. 31/01/2010 18:18


Oui ! Et il commence à m'escagacer le petit boodha !


lily 26/01/2010 04:34


ok vous avez gagné, j'arrête le harcèlement et vais essayer d'apprendre les bienfaits de la patience ... (mais on est pas à l'abri que quelqu'un d'autre reprenne la traque hein !)


M. T. 26/01/2010 13:44


Merci Lily...


pucca 25/01/2010 21:11


Et bien moi je fais partie de la seconde race, celle de ceux qui s'enferment à clé, même en voiture...


lily 24/01/2010 22:29


c'est le sabotage des com' qui commence !!! un peu triste d'y être pour rien quand même ...


M. T. 26/01/2010 00:57


Je ne sais pas comment ce post est arrivé là mais ça fait presque peur... heureusement, il y a la touche "delete"... cela étant, si c'est la manifestation d'un fan anonyme réclamant à corps et à
cri un nouvel article, je me remets au travail immédiatement !
Cela étant, je demande un peu d'indulgence pour ce retard d'écriture... il sera bon, sans doute, d'ici quelques temps, de m'en expliquer...


pucca 24/01/2010 19:48


Ah ben quand je vois ça, je remercie l'anti spam de mon blog, même s'il est parfois casse pieds...( non mais c'est quoi cette liste de trois kilomètres d'une bibliothèque d'on ne sait où??)


M. T. 25/01/2010 21:06


Et bien, heureusement que vous êtes là... je ne m'étais même pas aperçu de ce commentaire indexé sur une improbable liste... et je vous ferai remarquer, bien chère Pucca, que si je ne mets pas
d'anti-spam, moi, c'est pour vous faciliter la tâche... et puis de toute façon, j'ai toujours tendance à laisser mes clés sur la porte ouverte, moi !


PiouMiou 03/12/2009 08:08


cher Avion Rose où peut-on acheter vos romans?


M. T. 03/12/2009 11:46


Une édition ?... un projet pas si lointain.. vous aurez bientôt de mes... nouvelles...


rungibbon 03/12/2009 03:05


Rien ne dure ni ne perdure. Une des clés a pour nom "instant présent". Merci pour toutes ces histoires.


M. T. 03/12/2009 07:56


Rien ne dure, c'est vrai et c'est, à mon sens, ce qui fait toute la beauté de la vie, cette fragilité, cette notion que tout peut s'arrêter soudain. Vous avez raison de souligner "l'instant
présent", celui, celle qui sait le savourer, connaît tout de la vie...


Sophie 03/12/2009 00:29


Quelques jours peuvent peupler une vie et une seconde la déchirer irrémédiablement. Merci pour cette dernière promenade parisienne.


M. T. 03/12/2009 07:52


Et vous savez de quoi vous parlez... Merci à vous de m'accompagner dans ces ballades...


Celinette.scrap 02/12/2009 19:13


Quelle fin dechirante...
Ne voulez vous pas en faire une autre plus heureuse rien que pour moi?!?


M. T. 03/12/2009 07:50


Votre réflexion m'a fait instantanément penser à cette réplique de Garance, le personnage féminin du film "Les Enfants du Paradis" : "Paris est bien petit pour ceux qui, comme nous, s'aiment d'un
amour aussi grand". Lian, la fantasque, se devait de partir pour grandir, alors, laissons lui cette chance et qui sait...