l'avion rose

Nouvelles érotiques au féminin, poésies saphiques, littérature lesbienne

La Fille de Pigalle - Part 6 - Aveux

Mes paupières étaient lourdes, impossibles à ouvrir. Sur la barque dans laquelle nous flottions sans bruit, Lian me souriait avec une tendresse incroyable. Une légère brise faisait délicatement voler sa chemise qu’elle portait largement entrouverte. J’apercevais ainsi sa poitrine et parfois, lorsque le vent s’y engouffrait plus généreusement, la pointe de ses seins, petit bouton rose à peine dessiné, absent, en attente des douceurs que ma langue et ma bouche sauraient lui donner. Lian resplendissait dans cette lumière d’automne, douce, orangée et bleutée tout à la fois. Allongée sur le dos, elle laissait son bras pendre et sa main glisser dans l’onde. Il n’y avait presque aucun bruit autour de nous, sauf parfois le cri d’un oiseau répondant au chant d’un autre et le clapot de l’eau léchant le bois de notre barque. Le choc fut brutal. Ce fut une masse noire, immense, vorace, rapide, fulgurante et anéantissante qui s’abattit sur la jeune femme. En un éclair, elle disparut au fond du gouffre sombre, l’eau se refermant sur elle instantanément, coupant net le cri de surprise, de terreur qu’elle eut à peine le temps d’esquisser. J’étais plaquée , maintenue, sur place, un poids sur mes épaules, les mains fixées aux rames qui s’emmêlaient, me bousculaient, rendaient mon équilibre instable. La barque se tenait prête à chavirer avec moi à son bord.. Je cherchais un son au fond de ma gorge, un mot, un cri à sortir, un souffle à exprimer, une clameur. Je ne pouvais ouvrir les mains, lâcher les rames qui me maintenaient prisonnière, et ma bouche grande ouverte résonnait sans autre bruit que celui du vent qui m’assaillait.

 

Lian ! Lian !… ce cri interne que personne n’entendait allait me tuer. C’était le son de ma propre mort qui m’étouffait. D’un coup, il fit nuit. Je ne sentais plus rien que le vent soudain douloureux qui plaquait contre mes oreilles son murmure lugubre et ce poids sur mes épaules, de plus en plus présent, qui m’agitait, me secouait, allait me faire perdre l’équilibre, me retenait, me plaquait, m’appelait…

 

-       Ho ! HO…C’est l’or, Monseignor !…

 

J’ouvris un œil au beau milieu d’une jungle rouge qui sentait le bois de Santal. La chevelure de la Cisgnac s’agitait au-dessus de moi.

 

-       Ben dites donc, ma petite, quand vous dormez vous, on peut sonner la charge, ça ne dérange personne !

 

Je me redressais du canapé dans une grimace, portant la main sur mes reins. Le salon de la Cisgnac si propre, si blanc, si rangé lors de mon arrivée, la veille était un véritable champ de bataille aujourd’hui. Des compresses, des verres, un plaid tombé par terre et un amas confus qui, à bien y regarder, ressemblait à… mes vêtements. Je pris alors conscience que j’étais tout simplement et le plus naturellement du monde intégralement nue devant mon éditrice. Je sentis le rouge exploser sur mes joues pendant que je me précipitais sur le plaid pour m’en recouvrir. Cela ne fit apparemment ni chaud ni froid à mon employeuse.

 

-       Je suis désolée… bredouillai-je

-       Ho, vous savez, ma petite, à mon âge, on en a vu d’autre !… qu’est-ce que je peux dire comme banalités moi, le matin !  (elle appuya son regard sur moi), mais je dois avouer que le spectacle n’était pas, et de loin, désagréable… Non..vous savez, vraiment, je me demande de plus en plus si je ne devrais pas tourner lesbienne, moi… vous croyez qu’une femme de ma trempe pourrait séduire une…

 

Mais je ne laissais pas le temps de continuer le monologue de remise en question sur sa sexualité et sautait sur mes deux pieds, regardant autour de moi avec inquiétude. Cisgnac comprit mon angoisse et soupira.

 

-       Oui, enfin, je vois que mon coming-out vous passionne… Votre bien-aimée est sous la douche si c’est ça qui vous intéresse. Elle va bien. Elle a dévoré la moitié d’une baguette et trois croissants. Bon signe ! Il faut dire que les croissants viennent de chez Merlot, dans le 4ème, et que… oui… pas plus intéressant… troisième porte au fond du couloir.

 

J’allais me précipiter dans la direction indiquée lorsque je fis une pause et me retournais avec bienveillance vers cette femme. Je lui souris et, m’approchant d’elle au plus près, lui plaqua un baiser au coin des lèvres.

 

-       Merci.

-       … de rien… c’est normal… enfin, venant de moi, je ne sais pas… allez, filez, avant de m’attendrir !

 

Je lui souris une nouvelle fois et me faufilai vers le couloir. Derrière la porte de la salle de bain, j’entendis de l’eau s’écouler. Lian devait prendre une douche. Je frappais une fois, deux fois mais sans réponse, sans doute ne m’entendait-elle pas, j’ouvris la porte doucement.

 

-       Lian ? c’est moi.. je peux entrer ?…

 

J’entendis un vague murmure et décidais de le prendre pour acceptation. Derrière une paroi vitrée, Lian, la tête légèrement relevée, laissait couler sur son corps la chaleur de l’eau. Elle devait être là depuis un moment car la buée avait entièrement envahi les lieux.  Elle caressait lentement ses bras, ses jambes, son ventre… Mon dieu comme elle était belle, désirable, excitante. Je le sentais, non, je le savais, j’étais tombée amoureuse d’elle. J’aimais Lian, sans rien connaître d’elle, sans savoir qui elle était, sans raison, juste parce que c’était elle, dans sa force et sa fragilité, sa réalité et son mystère. Lentement, elle se tourna vers moi et me découvrit. Instantanément, elle me sourit. Elle ne semblait pas surprise. Elle ne disait rien. Je sentis le plaid dont je m’étais couverte glisser à mes pieds. Un soupir, un frisson s’échappèrent de ses lèvres entrouvertes.

 

J’entrais dans la douche.

 

Comment décrit-on le bonheur et les plaisirs ? Comment définit-on la douceur, la lenteur, le désir qui monte ? Comment exprime-t-on la sensualité de deux corps qui dansent sur une musique qu’eux seuls entendent ? Comment donner l’image de la caresse qui s’attarde, qui frôle, qui se presse ? Comment parle-t-on des baisers ? de ses lèvres qui se cherchent, s’attrapent, se mordent, embrassent ? Comment orthographier le soupir qui naît, s’échappe, se murmure, s’amplifie ? Comment apprivoise-t-on la ferveur qui nous submerge, nous noie, nous brûle ? Comment dévoile-t-on la jouissance qui nous donne ce sentiment unique d’être en vie ? A cette heure, sous cette douche, mon corps enfoui dans celui de Lian, je ne cherchais plus mes mots, j’étais devenue mes propres mots.

 

Jamais je ne lui parlerai de mon cauchemar.

 

Le salon avait retrouvé toute la netteté du début, sa minutieuse décoration minimaliste, son aspect lisse et sans faille. Nicole Cisgnac se trouvait au beau milieu, parlant sur son portable avec animation.

 

-       Mais fuck off, mon cher ! Débrouillez-vous ! c’est vous le maestro du barreau ! me dites pas que vous n’avez pas dans vos accointances un expert de haute voltige ! Faites comme bon vous semble mais trouvez moi ces renseignements !

 

Elle raccrocha sans autre formule et se retourna vers nous, en nous dévisageant longuement. Pour être honnête, ni Lian ni moi-même n’osions bouger. Le regard scanner qu’était en train de nous dévider Cisgnac nous pétrifiait. Nous attendions son verdict.

 

-       Il faut que j’aille à la rédaction. Vous m’excuserez, Mesdemoiselles, mais moi, j’ai un travail.

 

Elle se dirigea promptement vers l’entrée., puis se figea.

 

-       Où est-ce que j’ai mis mon sac, moi, encore ?

 

Un rapide coup d’oeil me fit trouver le dit sac derrière un des petits fauteuils crapaud du salon. Je lui tendis.

 

-       On va descendre avec vous. On vous a assez ennuyée comme ça.

-       Ha ! et bien je constate que je ne suis pas la seule à dire des âneries dès le matin ! et vous compter aller où comme cela ?

-       … chez moi ?…

-       … pour faire quoi ?.. en dehors de toute ivresse passagère ?…

-       écoutez, je ne sais pas. On verra sur place.

-       C’est intéressant ça ! Et puis cela va vous être d’une grande aide ! Ecoutez moi, j’ai envoyé la cavalerie lourde vers notre ami de la Vie en Rose et croyez-moi, dans quelques heures, c’est l’intégralité de son pedigree qui viendra s’échouer en pièce attachée sur mon mail ! (elle sourit)…c’est bien ça, non, comme image ?…

 

Le côté prise en main adjudant chef de Cisgnac m’irritait au plus haut point. En même temps, je reconnaissais qu’elle n’avait pas tort. Il fallait que je discute avec Lian et qu’elle me dise enfin qu’elle était son problème et surtout qu’elle m’éclaircisse sur cette histoire de 30.000 euros qu’elle devait au patron du cabaret.

 

Lian, qui n’avait pas dit grand chose jusqu’à présent, enfin s’exprima.

 

-       écoutez, vous avez été toutes les deux très gentilles avec moi…

 

Gentille ?! J’ai été juste « gentille  ?! »  mais je tus ma récrimination.

 

-       je dois régler certaines chose et il faut que je le fasse toute seule. Je ne veux pas vous poser davantage de problèmes. Je voudrais vous remercier, toutes les deux, et vous demandez, surtout, de ne pas m’en vouloir. Mais je crois que c’est mieux qu’on se quitte là.

-       Non !

 

Le cri, inattendu, m’avait échappé, faisant même sursauter Nicole Cisgnac.

 

-       Tu ne peux pas partir comme ça, pas maintenant !

-       Je ne peux pas…martine… je t’en prie… ça va compliquer tout là…

-       Non, non !.. non !

-       Ben dites donc, (reprit Cisgnac), j’espère que vous êtes plus brillante à l’écrit qu’à l’oral ! (se tournant vers Lian) Et pourquoi vous ne voulez pas de notre aide, vous ?

 

Lian fit une pause, nous regardant chacune à tour de rôle.

 

-       Je ne peux pas…

-       Vous l’avez déjà dit.

-       Il faut que j’arrange cela toute seule…

-       Oui enfin, ça n’a pas l’air d’avoir bien fonctionné jusqu’à présent ?! (Cisgnac se retourna vers moi) Quant à vous, je commence à comprendre pourquoi vous êtes aussi lente à rendre vos feuillets !

 

J’explosais enfin.

 

-       Arrêtez ! Vous ne comprenez pas que nous ne sommes pas dans l’une des romances que vous publiez dans vos petites revues de… de…  ! vous ne voyez pas que cette femme est en danger, un vrai, bien réel ?!

 

Je fis volte-face, me tournant alors vers Lian.

 

-       Quant à toi, maintenant, il faut que tu me le dises. Que se passe-t-il ?! qu’est-ce que tu as fait ?! c’est quoi tout ce drame autour de toi ?! Qu’est-ce que tu caches ?!

-       Je ne peux pas…

-       Ha non, tu ne te défiles pas encore comme cela !

-       Mais qu’est-ce que ça peut te faire, à toi, tout ça ?!

 

J’étais soufflée. Je venais de recevoir un uppercut en pleine face.

 

-       Tu me demandes ce que cela peut me faire, à moi ?! Mais tu n’as pas compris ? Tu n’as pas compris que… (Cisgnac m’encouragea du regard), tu n’as pas compris que je t’aime, que je suis follement amoureuse de toi, et que tout ce qui te touche me touche ?! tu n’as pas compris que tes problèmes, ce premier soir où tu m’as embrassée, étaient devenus alors les miens ? Tu n’as pas compris qu’aujourd’hui, si je t’aide, c’est parce que quelque chose en moi m’empêche de fuir à toutes jambes comme je le devrais ?!… Lian… regarde moi… je ne peux pas te laisser, je ne veux pas te laisser. Je m’en moque de ce qu’il va se passer, je veux  être avec toi, près de toi… Je veux te prendre dans mes bras quand tu vas mal, te rassurer, te faire sourire. Je veux marcher dehors avec toi et sentir le soleil autour de nous… Je veux ta main dans la mienne… je veux ton amour… je veux encore ton corps contre le mien… je t’en supplie… ne t’en vas pas…laisse moi être là.. . Lian… s’il te plaît…

 

Je me tus, les larmes au bord des yeux, mes lèvres tremblantes, mon souffle à nouveau coupé. En guise de réponse, Lian vint se blottir dans mes bras et me serra contre elle. Contre mon oreille, elle plaqua ses lèvres et dans un murmure me dit,

 

-       Oui, mais moi, je ne t’aime pas.

 

 

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M. T.

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Sophie 26/11/2009 00:33


Puisque nous sommes au chapitre des Aveux. Oui Madame je sais conduire. Avec une preference pour de belles anglaises racees...


N.C. 26/11/2009 14:34


J'ai un modèle qui devrait donc vous agréer, si votre copine aviatrice ne me la bousille pas avant. Mais avant de vous laisser les clés, j'aimerai savoir si.... rrronnn... rrrooonnn....


Sophie 25/11/2009 17:40


Seize ... c'est pafait. C'est le symbole de la joie chez les Egyptiens.


N.C. 25/11/2009 23:50


Les seize coudées de le crue idélale ?! Hum... vous avez de la culture ma petite... J'aime ça ! Vous savez conduire ?


Celinette.scrap 21/11/2009 14:56


Elle ment bien la petite Lian...


M. T. 24/11/2009 22:45


ça, nous allons bientôt le savoir...


Sophie 21/11/2009 14:34


Je crois que j’ai toujours aimee les cas désespérées. Parce qu’ils portent en eux bien plus de possibilités.


N.C. 25/11/2009 16:25


Et bien ! Vous avez donc une autoroute à 16 voies devant vous, ma petite !


Sophie 20/11/2009 13:03


Un doux plaisir matinal …. Tant d’élégance et d’images et de sensations ...
Et puis la phrase « qui tue » ou qui construit mais qui appelle définitivement une suite.
Et puis la Cisgnac en pleine forme, tellement vivante, tellement fraiche. Pour un peu j’en tomberai amoureuse !


M. T. 21/11/2009 10:25


Ravie de ce réveil en douceur... en revanche, "tomber amoureuse de La Cisgnac" ?!! ... aïe... vous êtes sûre ?.... bonne chance....


J 19/11/2009 23:41


Qu'il fait bon vous retrouver. J'avais senti à travers les ondes cette difficulté à faire sortir les mots, comme si votre source s'était temporairement tarie et que seule la musique restait
audible.
Demain, je prends un avion dont j'ignore encore la couleur... mais pour moi désormais je crois que tous les avions seront roses.

Je vous emmènerai avec moi le temps de ce voyage à l'autre bout du monde.
J


M. T. 20/11/2009 00:00



Et le plaisir de ses retrouvailles est partagé, chère J. Il m'est toujours pénible lorsque mes mots me font défaut et m'éloignent de vous. C'est une petite torture qui me blesse et me peine. Mais
le flux parfois se bloque et ne trouve plus son issue. Il faut alors savoir attendre avec patience que la vanne se desserre. Merci d'avoir entendu les petites notes semées alors...

Et pour une fois, c'est donc moi qui me laisserais guider vers votre destination...



pucca 19/11/2009 22:24


...la phrase qui tue...


M. T. 19/11/2009 23:49


... sans appel, couperet... difficile de s'en remettre... et pourtant...