l'avion rose

Nouvelles érotiques au féminin, poésies saphiques, littérature lesbienne

Chapitre 3 - L'anniversaire

Je venais d’avoir 18 ans… L’événement avait été fêté en grande pompe par mes parents : réservation dans une auberge de la banlieue ouest, toute la famille réunie, même ceux qui n’étaient pas en odeur de sainteté, tel mon oncle qui venait de larguer sa femme pour sa secrétaire mais qui, pour cette occasion familiale, faisait bonne figure auprès de la future divorcée anesthésiée à Lexomil… Etaient également présents et pour mon plus grand bonheur, tous mes amis, tout au moins ceux qui plaisaient à mes parents, les plus polis, les mieux policés, les deux, trois sulfureux ayant été mystérieusement mais sûrement passés à la trappe… C’était la première fois, dans ma vie, si l’on excepte ma communion solennelle, où je devenais le noyau central, celle autour de qui on se réunit, celle qui fédère. J’éprouvais ce sentiment unique d’un rituel à la fin duquel j’allais enfin recevoir les clés d’une liberté tant désirée et devenir maîtresse de moi-même et de mon destin. Et c’était bien cela le véritable enjeu de cette journée, pour moi, entourée de tous mes proches, dans cette vaste salle de ce restaurant faussement campagnard, qui tirait sa dénomination d’auberge d’un vague passé de haltes de voyageurs entre Paris et Versailles : j’allais devenir une femme.

 

Pour être à la hauteur de l’événement et célébrer dignement ce passage initiatique, j’avais laissé flotter sur mes épaules mes longues boucles blondes, ayant réussi l’exploit de tenir à distance ma mère et sa propension compulsive à me couper les cheveux hebdomadairement.  J’avais revêtu une jupe plissée, enfilé une paire de collants prêtés par ma soeur et portais un chemisier dont l’imprimé de toutes petites fleurs multicolores me faisait ressembler vaguement  à une lampe Tiffany.

 

Les dieux étaient de notre côté pour célébrer ma métamorphose, il faisait un temps splendide, mon anniversaire tombant début juillet, et chaque convive semblait en empathie totale avec les autres, évitant de déterrer les vieilles querelles qui immanquablement font le lie de la famille. L’incontournable chapelet de discours de type « ma fille face à ta vie de femme » avait tiré des sanglots longs à ma mère et à moi aussi, un peu, quand même…quelques amis espagnols avaient même fait le voyage mais ni Pedro, ni Paco, à l’armée tous les deux, ni non plus la belle Marta qui ne m’écrivait plus depuis plusieurs mois. De toutes façons, je n’attendais plus ses lettres. En fait, j’avais complètement mis de côté l’attrait que j’avais pu ressentir pour la jeune fille d’alors et enterré jusqu’à la moindre parcelle émotionnelle de ce souvenir. Cela avait été une parenthèse, à peine une légère virgule dans ma vie et je n’y pensais plus. Je ne voulais plus y penser. L’affaire était close

 

Je venais d’avoir 18 ans et les portes de la vie s’ouvraient à moi. Je devenais majeure, responsable de moi-même. Bref, j’étais la reine de ce jour et j’attendais avec impatience le dessert pour pouvoir déposer la cerise sur le gâteau et annoncer à l’assemblée mon futur mariage avec mon Christian qui, pour l’occasion, s’était mis sur son 31 et suait à grosses gouttes, refusant de tomber la veste malgré les 28 degrés ambiant. C’était mes deuxièmes fiançailles en à peine un an, je ne voulais pas rater celles-là. Pour faire un aparté, vous l’aurez compris, lorsque j’aime, j’épouse…

 

Tout était donc écrit, tracé, rassurant. J’allais entrer en fac de Lettres en septembre, j’avais décroché un poste de surveillante dans un collège, Christian m’aimait et reprendrait bientôt l’affaire de son père. Tout allait d’autant mieux que nous avions échappé, de peu, à une grossesse malencontreuse, mes règles absentes depuis deux mois ayant eues l’extrême obligeance d’être à nouveau d’actualité.

 

J’étais heureuse, entourée, aimée. La seule petite ombre au tableau était que mon amoureux, bientôt fiancé, futur marié avait refuser de passer ses vacances en Espagne, cette année. Sans doute se méfiait-il de ma propension à adopter l’attitude latine à savoir incontrôlable dès que mon pied traversait la frontière. Nous irions donc chez ses grands parents en Dordogne. Et puis je devais réviser ; je voulais passer le concours de l’Ecole Normale à la rentrée, m’engageant à devenir professeur de Lettres…

 

Le 9 septembre était arrivé de lui-même, sans impatience, ni attente, sans trouble, sans nuage, juste à sa date prévue.

 

C’était le premier jour de rentrée des classes et pour moi, la première fois où je faisais cette rentrée non pas côté élèves mais côté encadrement. J’avais déjà passé une semaine auparavant à préparer les plannings, faire des listes, remplir les livres de présence. J’avais fait connaissance avec l’équipe, plutôt sympathique, quelques professeurs, et bien sûr, la surveillante générale chargée de nous chapeauter, l’inénarrable Madame Lajoyeux, vite surnommée la Veuve Joyeuse, toujours prompte à menacer les retardataires d’un « Je vais vous mettre des tritons dans votre culotte si vous ne vous dépêchez pas ! ». On m’expliqua rapidement qu’un petit plan d’eau au fond du parc du collège en était rempli et que madame Lajoyeux adorait aller y surprendre les petits couples qui venaient y éprouver leurs premiers émois. Je rentrais dans la vie active. Il fallait juste que je m’habitue à être surnommée moi-même « la pionne », et trouver un équilibre entre une nécessaire autorité « Non, on ne passe pas par là » et un échange complice avec des élèves dont certains affichaient une différence d’âge très étroite avec moi-même « ça passe pour cette fois mais tu ne me fais pas le coup deux fois ».

 

Il était 11H27 à l’horloge du bureau que je venais de contrôler pour la cinquième fois, attentive à me positionner correctement devant les grilles du collège pour la sortie de midi.

 

Il était 11H27 lorsque la porte du bureau s’ouvrit à grandes volées.

 

Il était 11H27 lorsque je levais la tête pour découvrir, dans un brouillard d’étoiles, un éblouissement lumineux, une suffocation brutale, des mèches rousses, un sourire irréel et une voix qui, empruntant le parcours de mes veines et de mes artères, fit le tour de mon corps et implosa dans mon cœur.

 

«  Mademoiselle Véronique ! «  s’exclama Madame la Veuve Joyeuse

 

«  Mademoiselle Véronique… » murmurai-je, béatement, sans trouver aucune autre répartie, un crayon à papier à la main, une règle plate dans l‘autre, suspendant le tracé d’un tableau que je m’étais appliquée à dessiner pour l’appel de la cantine. « Mademoiselle Véronique… »

 

Je venais d’avoir 18 ans et le vrai départ de ma vie de femme venait de sonner, même je n’en avais aucune conscience. C’est incroyable comme on peut ne pas se rendre compte sur l’instant de ce qui est en train de vous arriver. Votre vie vient de basculer et personne ne vous prévient, aucun indice ne vient frapper à vos neurones, aucun mode d’emploi ne se déroule devant vous.

 

Je mis sur le dos d’une hypoglycémie de fin de matinée le vertige qui venait de me prendre. Je crus à l’éblouissement d’un rayon de soleil ricochant sur l’une des vitres. Je ne savais pas, tout simplement, que je venais d’éprouver mon premier coup de foudre.

 

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Sophie 03/11/2009 12:17


Il y a des concordances de temps mais aussi des unites de lieu dans ces vols sur lignes intérieures. Quelques miroirs aussi. De la Catalogne, de Cadaques, de mes vacances d'enfance la bas. J'y
entends des accords de sardanes, de bruit de verres …. Et puis d'un seul coup m'est revenu en mémoire le visage de Petra. Jeune allemande francophile qui avait passe quelques mois de vacances avec
nous dans ce sud et a qui je tenais la main lorsque nous partions en virée dans les calanques a l'arrière de cette voiture sans toit. Je venais d'avoir une quinzaine d'années elle en avait une
vingtaine. Son visage a disparu de ma mémoire il ne m'est toujours pas revenu mais en revanche, la sensation de sa main effleurant la mienne a rejaillit a cette lecture. Sentiment d'une ineffable
douceur. Je parlais espagnol aussi et puis le temps m'a fait changer de deuxième langue courante. J'ai laisse l'enfance et l'adolescence au profit de la vie d'adulte. Au profit le mot est très
juste par ailleurs. Responsabilité, argent, oubli. Et puis la pendant quelque temps, durant ce court survol un café a la main j'ai oubliée cette notion. Je me suis laisse embarquée sereinement et
avec un plaisir non dissimule ... Je n'ai pas attache la ceinture de sécurité ... Tant mieux. Juste profiter de ce ciel la. Merci


M. T. 04/11/2009 01:31


Pour moi les coquelicots, pour vous Petra. Elles sont douces, n'est-ce pas, ces réminiscences, ces petites touches qui reviennent un peu floues mais encore perceptibles. L'Espagne était un beau
pays pour se souvenir de l'enfance. Je n'y suis pas retournée depuis très longtemps (ni en Espagne, ni en enfance) et ses odeur me manquent. Mais la vie, bien sûr, nous emmène toujours ailleurs.
Ravie que vous ayez apprécié cette destination et que , en dépit de votre emploi du temps, vous ayez pris le temps de faire escale. Teaser : Vous qui évoquiez les concordances, attendez la suite,
vous risquez d'être surprise...
Bon, je ne vous embrasse pas mais je dois aller ramasser quelques cailloux moi-même...


Sophie M. 16/10/2009 23:43


ton histoire, j'adore...


M. T. 17/10/2009 18:19


... et elle est loin d'être à sa fin...


Celine 16/10/2009 13:14


J'ai hate de lire la suite. Ca existe vraiment le coup de foudre?!?


M. T. 16/10/2009 18:09


Ho oui, cela existe ! Je vous le certifie... Le coeur qui bat comme un fou chaotique,la chaleur intense qui pénètre votre corps, la vue qui se brouille, la conscience qui se dissout et tout cela,
en quelques millièmes de secondes seulement... Vous n'y comprenez rien, mais c'est divin.