l'avion rose

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Les Amantes - Part V - Fausse Manipulation

Autant vous dire que les semaines qui suivirent furent pour moi une sacrée épreuve. J’’étais chamboulée, humiliée, trahie. Je ne savais plus quoi penser du déroulement de cette histoire incompréhensible. J’essayais de me recaler l’esprit tant bien que mal, faisant et défaisant le point chaque jour sans parvenir malgré tout à obtenir une quelconque vision sereine et détachée de mon aventure. Pourtant, à la base, cela semblait simple. Il y avait d’un côté, Barbara, ma blogueuse inconnue avec qui j’avais échangé tant de propos enflammés, de commentaires passionnés, suivi d’autant de discussions emportées ou plus intimes, parfois douces, parfois aussi douloureuses. Je pense que nous avions refait à toutes les deux une partie de la philosophie, mis à mal les fondements de la psychanalyse, balayé quelques religions et reconstruit les bases d’une nouvelle société. J’avais pris tant de plaisirs à partager avec elle mes idées, mes idéaux à les confronter, à les défendre que l’idée aujourd’hui de n’en plus rien faire me laissait exsangue, sur le carreau, morte à moi-même. Vous allez trouver cela exagéré mais je vous jure que l’échange intellectuel peut-être tout aussi prenant, et jouissif qu’une relation intime avec quelqu’un. Avec Barbara, j’avais vécu les mots, les idées, comme d’un corps dont on jouit. Ses phrases avaient pour moi été autant de caresses comme de baisers sur ma peau. D’un mot, d’une phrase, elle pouvait alors me prendre et m’anéantir, m’exalter ou me faire rugir. L’intensité de nos échanges avaient été unique et j’étais au désespoir de ne plus trouver sur mon blog, aucun de ses commentaires. Et puis, de l’autre côté, il y avait Aurélie. Aurélie la bien vivante, Aurélie la si douce, Aurélie la si désirable. Aurélie qui avait su trouver le chemin de mon corps, de mon désir, de mes plaisirs. Aurélie qui m’avait tant donné et trahie aussi. Mon dieu, comme j’en voulais à cette vie banale, étriquée, méprisable qui me refusait la jouissance de l’esprit avec celle de mon corps.

Lorsque j’étais petite, ma mère me disait toujours lorsque je lui exprimais mes rêves insensés sur la vie telle que je me l’imaginais « Puf.., tu verras, tu feras comme les copains ». c’était sa manière de me dire que rien ne se fait à partir de rêves, qu’il me fallait arrêter d’avoir de trop grands espoirs et de croire que la folie accompagnerait ma vie de sa juteuse et généreuse aura. Sans doute voulait-elle me protéger mais je crois qu’elle a surtout contribué à une sorte de mortification de moi-même qui aujourd’hui me poursuit et me crée autant de difficulté à être ce que je veux être.  Marylin Monroe disait « il m’a fallu devenir quelqu’un d’autre pour pouvoir être ce que je suis » Sans me comparer à cette icône, je comprends ce qu’elle voulait dire et parfois, moi, aussi, comme une « désaxée » comme un de ses « Misfits », je colle certains soirs mon dos contre un mur, regardant la lune et les étoiles, tout en criant «  Help ! Help ! »


J’étais fatiguée, meurtrie, bêtement seule et sans inspiration. Je laissais mon blog à l’abandon, regardant son indice de fréquentation chuter, petite piqûre matinale quotidienne que je m’infligeais pour bien me prouver que j’avais vraiment tout perdu et que je n’étais décidément bonne à rien. Ou tout au moins juste bonne à me perdre sans gloire dans le silence de mon bureau devant mon ordinateur éteint. Je repassais alors en boucle la fin de cette nuit déroutante où, découvrant enfin la vraie Barbara, je l’avais perdue à jamais, alors qu’elle me flanquait à juste titre dehors de son appartement. J’étais restée sur le palier quelques instants, j’avais entendu des cris, des pleurs puis, bientôt, plus rien. Je m’étais alors imaginée que la violence, le choc et l’émotion passés, elles s’étaient retrouvées et qu’alors, Barbara avait attiré contre elle Aurélie, sanglotante, et que de ses baisers, elle l’avait consolée. J’étais redescendue sur la pointe des pieds, n’osant même pas allumer le va et vient de l’escalier. J’avais traversé le porche sombre où quelques instants auparavant, dans notre impatience, Aurélie avait joui de ma main, de mes doigts, de mes regards. Je n’avais même pas pris de taxi. J’avais marché longuement à travers les rues désertes pour arriver, au petit jour, devant ma voiture garée près du bar dans lequel je savais, intimement, que je ne remettrais plus jamais les pieds. Il y a des souvenirs qu’il vaut mieux enfouir au plus vite et ne jamais tenter de provoquer.


Son message arriva alors que je sortais de la douche et que, encore dégoulinante de cette eau qui me rafraîchissait en ce jour de canicule, je traversais, nue, le salon Par habitude, par réflexe, je jetais un œil sur l’écran de mon ordinateur et reconnus aussitôt sa signature. La Barbare. Mes jambes se dérobèrent. Je m’assis lourdement sans prendre garde que j’allais tremper le cuir du fauteuil. Ma main resta en suspend quelques temps au dessus de la touche qui allait débloquer le message et l’ouvrir. Je me décidais enfin, la gorge nouée, soudain frissonnante.


« Ma chère Martine, puisqu’il paraît que tel est ton prénom (il est vrai que je ne l’avais confié qu’à Aurélie, n’aimant pas trop qu’on m’appelle ainsi mais sachant bien que dans la « vraie vie » il me fallait bien le donner »)

Tu comprendras qu’il m’aura fallu un peu de temps pour « digérer » toute cette affaire. J’ai eu une longue explication avec Aurélie, plusieurs même, et j’ai fini par comprendre tant bien que mal, cette espèce de transfert qu’elle avait effectué entre nos échanges et une hypothétique relation intime qu’on pouvait, il faut bien l’avouer, nous prêter. Je crois qu’elle a voulu se confronter à son propre sentiment de trahison et de jalousie et qu’en allant vers toi, elle voulait sans doute se prouver qu’elle était à elle seule plus forte que nous.. Bien sûr elle se trompait. Nous le savons toutes les deux. C’est ce que j’ai tenté de lui expliquer. Mais je comprends aussi qu’il est très difficile, pour quelqu’un d’extérieur à nos « conversations » d’admettre qu’il n’y avait tout simplement rien d’autre qu’une fructueuse et bien agréable convergence intellectuelle. Et Aurélie s’est prise à son propre jeu.  Sans doute voulait-elle aussi prouver qu’elle pouvait séduire celle dont elle me croyait tombée sous le charme. Nous avons mis beaucoup de temps à régler et apaiser toute cette histoire. Aujourd’hui, notre couple sort de la crise. Nous allons mieux. Il est bien entendu que nous ne pouvons plus continuer nos échanges. Je tenais à te le dire, par respect pour toi et aussi pour te faire savoir que je ne t’en veux pas, car que pouvais-tu bien y comprendre à tout cela… je te souhaite le meilleur, Barbara. »

 

J’étais sonnée. Alors que j’avais l’impression, moi aussi, de me sortir de ce marasme et de cette bizarre aventure, voilà qu’elle me revenait en pleine face, créant une violente douleur et peut-être aussi de la colère. Car, dans cette histoire, qui s’intéressait à moi ? qui se préoccupait de savoir ce que moi, je ressentais. Chacune s’arrangeait de son côté, vivait, prenait, lâchait, me laissant la désagréable impression d’avoir été une balle de Jokari lancée au beau milieu de ce gâchis. J’étais amère. Et je crois que ce qui me faisait le plus mal était que Barbara ne puisse avouer qu’à un moment, elle avait eu des sentiments pour moi qui débordaient bien certainement le cadre d’un sympathique plaisir d’échanges de commentaires. Je prenais alors conscience d’une manière foudroyante de mon propre sentiment et que si j’avais couché avec Aurélie, c’était bien de Barbara dont j’étais amoureuse. Prenant conscience de cet amour pou elle, je commençais tout bonnement à la détester. Je voulus lui répondre, lui faire mal, l’insulter, la bousculer, la faire tomber. Je passais le restant de la journée, puis bientôt la nuit dans un email foudroyant et assassin où j’expulsais toutes mes tensions, mes frustrations mais aussi, je le sais, mon amour que je cassais aussitôt en mille morceaux. J’étais malheureuse, je pleurais, je jurais, je défiais mon écran qu’un autre signal de réception se fasse entendre pour me laisser lire des nouvelles lignes d’une Barbara qui se confondrait alors en excuses larmoyantes et me supplierait de croire en son amour, en son désir. Merde, j’avais tellement envie d’elle, de ses mots, de nos joutes que je finis par m’écrouler sur le tapis, n’en pouvant plus, les yeux ravagés de larmes, écrasée d’un désarroi trop lourd, d’une attente stérile, et claquée par une bouteille de whisky descendue trop vite. Je continuais de pleurer alors, mais sans plus de bruit, mes larmes faisant un petit lac sur la laine du tapis et moi m’en foutant. Je m’endormis ainsi, en position fœtale, le visage noyé, une main glissée entre mes cuisses, en protection.


«  Y’a dl’ rumba dans l’air… le smoking de travers… j’te suis pas dans cette galère… t’as vie tu peux pas la r’faire… » La musique provenait du dehors. J’avais laissé la fenêtre grande ouverte pour tenter de happer un peu de la fraîcheur de la nuit. Je me relevais péniblement. Mes os, mon âme, tout était en moi douloureux.  J’avais la bouche lourde de l’alcool et les yeux gonflés d’avoir trop versé de larmes. Je me redressais. « …Ecoutez l'histoire entre Trouville et Dinard…D'un long baiser fini, c'est trop tard…Les mains sur l'satin…Caresse du matin…Chagrin.. »


J’allais à la fenêtre pour tenter de découvrir d’où provenait cet air de Souchon qui semblait si bien accompagner mon réveil. Mais il y a avait bien trop d’autres fenêtres ouvertes dans la cour pour me donner une idée fiable de sa provenance. Je me rendis dans la cuisine pour m’y faire un café bien fort puis, pendant qu’il coulait, allait me glisser sous la douche. J’y restais un long moment, réveillant, stimulant mon corps, me redressant, me vivifiant. Je sortis à regret, enfilais une chemise longue, mes chemises d’homme, de petit mec que j’aime revêtir chez moi, mis une simple petite culotte en coton blanc et me servit une large mug de café brûlant, tout aussi régénérateur que la douche précédemment. Je me sentais mieux, l’orage était passé, je souriais presque, sentant enfin que le lourd poids de la déception avait quitté mes épaules ainsi libérées. Subitement, tout me re-dégringola dessus. Bon sang ! L’email ! je courus dans le salon manquant m’ébouillanter avec ma tasse, ouvrais précipitamment l’ordinateur et regardais avec frénésie ma boite d’envoi email. Soulagement total. Il n’y avait rien dans le dossier. Je pris bien soin de vérifier une nouvelle fois mais aucun message adressé à Barbara n’était affiché. Ouf ! Je n’avais pas commis l’irréparable. Il faut dire que lorsque je bois, cela n’enlève en rien mon inspiration mais la rend, comment dirais-je, somme toute un peu plus vindicative. Dans ces cas là, toute ma retenue fout le camp et je me retrouve alors souvent dans des situations inextricables où il faut que j’explique à mon destinataire que, non, pas tout à fait, je n’ai pas vraiment voulu dire ça…Mais non, là, j’avais contrôlé la bête et rien d’irréparable n’avait été commis. Puisque j’en étais là, reprenant un gorgée de ce délicieux café pur arabica, je cliquais sur recevoir et attendais patiemment que les diverses newsletters auxquelles j’étais abonnée ne s’affichent. Entre les deux, je reconnus son nom. Un éclair me traversa et je recrachais ma gorgée.


« Martine,

Très bien. Puise que tu insistes et, je dois dire, devant tes arguments sans faille, voyons-nous en fin d’après-midi. Retrouve moi au café à l’angle de la rue de Bucy à 18H00. et nous discuterons de tout cela. Barbara. »


Bon sang, de nom d’une pipe, de bon sang de bois, mais qu’est-ce que je suis allée lui raconter encore ?! je cherchais frénétiquement dans mon ordinateur, dans les différents fichiers, fit le tour de tout mon disque dur sans oublier la corbeille. Tout était nickel, vide et sans trace d’aucun email envoyé durant la nuit. Il fallait que je me résolve à cette cruelle et désastreuse constatation, je l’avais tout bonnement effacé et de mon ordinateur et de ma mémoire. Génial et bravo.


…  « … y’a d’la rumba dans l’air…. »

 


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M. T.

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Ophélie Conan 08/09/2009 10:32

J'admire vraiment ton style tout en courbes, en circonvolutions, en volutes, en arabesques répétées. Ca me fait penser à du Debussy, à du Philip Glass, à du Steve Reich. J'aime beaucoup, mais je me sens totalement incapable d'écrire comme toi. Il faut que je tranche, que j'incise. Cela a quelque chose de fascinant, d'hypnotique même! En fin de comptes, sur le fond, sur le sens du message, je ne sais pas trop quoi en dire, tellement je suis perdue en te lisant, tellement la forme, les volutes de cette belle ferronnerie du XVIIIème ou de ce bel Eté à Marienbad l'emporte sur le fond. Je suis éblouie.
Ophélie

M. T. 09/09/2009 12:26


Lorsque j’ai commencé à écrire, il y a bien, bien, longtemps, je crois que je l’ai fait par amour, pour l’amour, pour en donner, pour en
recevoir. Ton commentaire me prouve que j’avais raison. Merci pour ton émotion. Merci de me la faire partager. Tu as accroché une nouvelle étoile lumineuse sur ma nocturne voie lactée.
Martine