l'avion rose

Nouvelles érotiques au féminin, poésies saphiques, littérature lesbienne

Conversation téléphonique

Je devais travailler depuis plus de quatre heures. Je ne m’étais même pas arrêtée pour déjeuner. En fait, j’étais très en retard sur le rendu de mon nouveau texte et ma directrice littéraire  m’avait bien prévenue. Si je ne rendais pas mon travail en temps et en heure, comme à mon habitude, cette fois-ci ma publication serait reportée de deux mois. Vu l’état de mes finances, il en était hors de question. Mais voilà, je suis bien souvent une paresseuse et me laisse constamment distraire par mille autres choses à faire enfin surtout à ne pas faire. Par exemple, je commençais depuis quelques minutes à me sentir l’âme vogueuse et lâchant ma concentration, je laissais mon regard flâner par ma fenêtre ouverte. Je dois vous avouer que la vue est superbe de mon bureau. Ma fenêtre donne sur le jardin, et les prés qui l’entourent. De superbes arbres, châtaigniers, hêtres acacias, le bordent et découpent le ciel en autant de petites franges vertes et frémissantes. Le soleil, qui en fait tout le tour le long de la journée,  le contraste de lumières et d’ombres, changeantes, mouvantes, modifiant selon l’heure et sa position la vue que j’en ai. J’adore travailler ici, dans ce calme total à peine perturbé par le bruissement des feuilles, le chant d’un oiseau, un chien qui aboie de loin en loin.

 

Je commençais à me dire que j’avais assez travaillé pour aujourd’hui, mais, me relisant, je compris que je n’avais peut-être pas été au mieux de ma forme et que de sérieuses retouches allaient être nécessaires avant que je n’envoie mon texte. Mais si je sentais confusément que je pouvais améliorer mon travail, je n’arrivais pas à savoir par quel bout le prendre et quelle ficelle tirer pour démêler le nœud que je commençais à sentir s’installer. La lassitude et une certaine fatigue m’envahissaient peu à peu et gagnaient de plus en plus sur ma distraction. Néanmoins, dans un sursaut de volonté épique, je décidais de prendre les choses en main, de réagir, de me débarrasser une bonne fois pour toute de mes doutes et d’appeler immédiatement mon éditrice pour qu’elle me prodigue ses conseils, me remette sur les rails de ma motivation, tout en me replongeant dans mon inspiration. Je composais le numéro de sa ligne directe aussitôt. Au bout de quatre sonneries, on décrocha à l’autre bout du fil.

 

-       allô, Françoise ? salut, c’est Ange à l’appareil. Ecoute, il faut vraiment que tu me démêles l’affaire parce que je n’avance pas là, je bloque complètement.

-       Oui…

-       Je suis au moment où les deux s’avouent leur attirance mutuelle mais je ne sais pas, il y a quelque chose qui ne va pas, j’arrive pas à voir quoi. T’as deux secondes là ?

-       Oui… j’ai deux secondes…

 

Je sentis alors que quelque chose clochait. Je ne reconnaissais pas du tout la voix de mon éditrice fortement reconnaissable par un burinage de longue date de sa gorge grâce au mix savamment corrosif de cigarettes brunes et whisky pure malt.

 

-       C’est pas Françoise ?

-       Non. Ce n’est pas Françoise

-       Vous êtes qui ?

-       Moi, c’est Amélie.

 

C’était la première fois que j’entendais ce nom là au sein du bureau d’édition.

 

-       Françoise n’est pas là ?

-       Non. Je suis seule.

 

Et voilà, à chaque fois c’est pareil. Je suis pleine de bonne volonté, je bosse comme une malade et au moment où j’ai besoin d’un petit coup de main, je découvre que la France entière est partie sur les plages m’abandonnant à mon triste sort.

 

-       Ecoutez, je suis très ennuyée, là. Je ne sais plus comment m’en sortir. Il faut que je vous envoie le texte en fin de semaine  et je bloque complètement. Mais si il n’y a personne pour m’aider, je fais quoi, moi ?!

-       Je peux peut-être faire quelque chose pour vous alors ?

 

J’hésitais. La voix de mon interlocutrice était très douce, très posée, apaisante mais je croisais les doigts qu’elle n’était pas une de ces petites stagiaires qu’on plaçait au standard en été et qui vous répondait systématiquement avec morgue et arrogance, après vous avoir laissé déballer tout votre laïus, qu’elle n’était au courant de rien et qu’on n’avait qu’à rappeler plus tard.

 

-       Ecoutez, vous êtes gentille mais je ne suis pas certaine, non !

 

Mon ton était inutilement agressif. Tous ses contretemps m’agaçaient. Heureusement mon interlocutrice  n’eut pas l’air de m’en porter grief.

 

-       Dites moi où vous bloquez et nous verrons bien…

 

Avais-je vraiment le choix ? après tout, peut-être que de tout simplement  me relire à voix haute me donnerait le déclic que je recherchais. Je me décidais enfin.

 

-       C’est l’histoire d’une rencontre entre deux femmes. Elles sont voisines, elles se croisent tous les jours sans se parler vraiment, juste, bonjour, au revoir, vous voyez…

-       Oui, je vois

-       Elles ressentent bien un trouble lorsqu’elles se croisent ainsi, des échanges de regards un peu trop appuyés peut-être, l’odeur du parfum de l’une qui flotte dans l’escalier et qui bouleverse l’autre, le son d’une musique qui parvient à travers le mur et qui pourrait passer pour un message d’amour.. pleins de petits détails qui font, comment vous dirais-je…

-       … qu’elles se sentent attirées l’une vers l’autre mais sans en comprendre la raison, ni même se l’avouer à elles-mêmes.

 

Ha, mon interlocutrice semblait rentrer dans le vif du sujet aisément. J’en fus agréablement surprise. Je n’étais donc pas tombée, a priori, sur une intellectuelle obscure aux raisonnements retors et abscons.

 

-       Oui, c’est tout à fait ça. Or, à un moment donné, elles vont pour x raisons se parler plus longuement et j’aimerai que quelque chose de fulgurant se passe entre elles, qu’il y ait un vrai coup de foudre, qu’elles se rendent compte que, pendant tout ce temps où elles se sont croisées, dévisagées, saluées de loin, elles tissaient entre elles un lien qui va littéralement les projeter dans les bras l’une de l’autre.

-       … bien…

-       Et mon problème, c’est que je tournicote la scène dans tous les sens, mais je n’arrive pas à trouver l‘élément déclencheur qui va les révéler l’une à l’autre. Là, il y en a une qui a oublié ses clefs qui a appelé le serrurier et l’autre l’invite chez elle en attendant. Mais je ne m’en sors pas. Elles discutent, elles discutent mais rien n’évolue.

-       Mais c’est parce qu’elles restent dans la même dimension, celle qu’elles ont toujours connue.

 

Quelle curieuse remarque ? je ne saisissais pas très bien ce que cette Amélie cherchait à me dire.

 

-       Vous voulez dire quoi ?

-       Si elles n’ont fait juste que se parler jusqu’à présent, et qu’elles continuent, peu importe qu’elles soient dans l’appartement de l’une ou sur le palier, rien ne va changer, rien ne peut arriver.

 

Amélie marquait un nouveau point.

 

-       Oui, mais là elles se découvrent en discutant plus à leur aise.

-       Bien sûr, mais dans ce cas, vous n’aurez pas le choc que vous semblez chercher.

 

Amélie, another point !

 

-       c’est pour cela que vous tournez en rond, parce que finalement, elles ne font que répéter ce qu’elles ont toujours fait, parler en l’occurrence, mais ce qui ne leur permet pas de basculer dans l’émotion.

 

J’étais de plus en plus intéressée par l’analyse que faisait de mon histoire mon interlocutrice et lui accordais toute mon attention.

 

-       Oui mais comment provoquer cet état émotif ?

 

Mon interlocutrice ne répondit pas tout de suite. Je gardais moi même le silence pour ne pas perturber ses réflexions. Elle se décida enfin.

 

-       Puisque jusqu’à présent elles n’ont échangé que dans la parole l’intellect, il faut maintenant qu’elles se touchent, je veux dire qu’elles se touchent physiquement.

-       … heu, oui… mais elles ne vont quand même pas se sauter l’une sur l’autre comme cela ?! il faut que cela reste crédible..

-       Mais cela peut être accidentel, découler d’une situation extérieure. Il faut qu’un geste un événement provoque alors leur émoi dont va découler leur émotion.

 

Mince, cette petite stagiaire était en train de me faire une leçon d’écriture en bonne et due forme. Je l’écoutais avec une attention accrue, ravie d’avoir en face de moi, tout au moins au bout du fil une interlocutrice aussi sagace. Elle reprit la parole la première.

 

-       Que fait votre héroïne dans la vie , celle qui reçoit ?

-        Elle est photographe.

-       Bien, elle a donc des photos de son travail accrochées sur ses murs ?

-       Heu… oui…

-       Et bien voilà, imaginons une série de portraits, de nus… de femmes, par exemple, qui va perturber son invitée en la fascinant. Elle n’a jamais vu cela et elle trouve les mises en scènes magnifiques. Elle ne peut quitter du regard ses photos. Alors que l’autre lui parle, son attention est happée par ce choc qu’elle reçoit. Elle bafouille, elle ne peut plus lever les yeux, elle est très gênée, peut-être aussi même un peu excitée par ce qu’elle découvre…

 

Le silence se fit. Ce qui venait de se passer était assez incroyable. Voilà une stagiaire sortie de nulle part qui venait, en l’espace de quelques minutes à peine, donner à mon texte, à mon histoire, l’élément qui allait propulser son action. Aussitôt, j’imaginais la suite.

 

-       Mais c’est ça ! C’est complètement ça ! Julie, c’est la photographe, ressent le trouble de Claire, sa voisine. Elle voit bien les regards que lancent la jeune femme sur son travail. Elle se tait, elle la regarde. Le silence s’installe…

-       Claire est de plus en plus troublée et par ce qu’elle voit et par ce silence. Il y a des appareils photos sur une petite table. Elle comprend que c’est Julie qui a pris les clichés.

-       Julie, devinant ce qu’il se passe chez Claire, se saisit d’un de ses appareils et commence à faire une photo d’elle, puis deux, puis trois. Elle tourne autour de la jeune femme, s’en rapproche, zoome sur son visage.

-       Claire est timide. Elle se cache le visage puis regarde enfin droit dans l’objectif.

-       Julie lui demande si elle aime les photos.

-       Beaucoup, répond dans un murmure Claire. Elle peut à peine parler.

-       Julie demande à Claire si elle n’est pas choquée par ces scènes de nudité ?

-       … non.. un peu.. mais elle les trouve magnifique…toutes ces femmes ont un regard extraordinaire, profond et d’abandon extrême… on a l’impression…

 

Amélie se tut quelques instants. J’attendais avec impatience de connaître cette impression qui semblait soudain la troubler à ce point. Claire, ou plutôt Amélie, reprit enfin.

 

-       on a l’impression qu’elles veulent se donner, qu’elles veulent aller plus loin que ce que la photographe… que la pose qu’on leur a demandé d’adopter. Leur corps n’a plus aucune retenue, plus aucune pudeur, il est offert et bien au delà du simple cliché. Elles désirent...

 

J’étais en train de noter ce qu’Amélie me racontait de Claire, et.mon stylo resta en suspend. Que pouvaient donc t-elles désirer ?

 

-       C’est vous qu’elles désirent.

 

Amélie, à l’autre bout du fil, se tut à nouveau. J’étais profondément troublée par sa propre version de l’histoire. Ma réplique vint aussitôt.

 

-       Parce que je les désire aussi.

-        

Je n’entendais plus que le grésillement de la ligne. J’eu peur de l’avoir perdue.

 

-       Vous êtes là Amélie ?

-       Oui… oui, et je veux bien poser nue pour vous, Ange.

 

Nous venions toutes les deux ensemble de faire le même lapsus quant à nos prénoms mais aucune des deux ne reprit l’autre. Une onde électrique instantanée m’envahit. Le son de sa voix, légèrement hésitante, un peu fragile me toucha au plus profond de moi. Je frémis. Il fallait continuer, mais je savais que je ne prendrais plus aucune note.

 

-       Je viens vers vous et tout en appuyant sur le déclencheur, je vous demande de vous déshabiller. L’objectif de mon appareil ne vous quitte pas, pour vous aider, vous rassurer.

-       J’enlève un  à un mes vêtements. Je tremble un peu. Je ne suis pas certaine de pouvoir aller jusqu’au bout…

-       Je vous laisse prendre votre temps.

-       Votre regard me protège. Je suis entièrement nue.

-       Amélie, dites moi comment sont les seins de Claire ?

 

Amélie prit son temps. Chacun de ses silences m’était une torture.

 

-       Ils sont lourds, durs…

-       Et leurs tétons Amélie  ?

-       Leurs tétons sont dressés. Votre regard qui me protège les excite. Votre voix aussi. J’aime beaucoup votre voix, Ange, votre voix d’ange. Elle est sensuelle et la manière dont vous l’utilisez pour me parler, là, au creux de mon oreille, me fait la ressentir jusque dans mon ventre.

 

A cet instant précis, je sus qu’Amélie devenue Claire attendait que Julie, mon double, mon moi, lui procure ce que mes sens m’ordonnaient impérieusement de poursuivre. Je glissais ma main sous mon corsage et découvrais mes propres tétons tendus sous le tissu. Dans le combiné, j’entendais le souffle de mon interlocutrice qui me signifiait ce qu’elle était en train de faire.

 

-       Tu te caresses, Amélie ?

-       … Oui…je suis excitée par la nudité de ses femmes et j’aimerai qu’elles me touchent, toutes, partout sur mon corps et se glissent en moi.

 

Ma main serrait le téléphone contre ma joue, près de ma bouche, dans ce bureau où soudain plus aucun bruit autre que notre conversation téléphonique ne me parvenait. Je me sentie défaillir. Je caressais mes seins, roulais les tétons sous mes doigts et savais qu’Amélie faisait de même à l’autre bout du fil. Nous restâmes ainsi, à nous caresser chacune de notre côté, sans nous voir, mais en partageant nos soupirs qui progressivement, s’amplifiaient.

 

-       Je suis excitée, Amélie, très excitée…

-       Moi aussi Ange… il faut que je me caresse…il faut que je glisse ma main entre mes cuisses. Fais le toi aussi, fais le avec moi.

 

Je glissais sans attendre ma main sous mon sous-vêtement. Comme il faisait très chaud, je ne portais rien d’autre et ma main trouva son chemin aisément. J’écartais mes lèvres et commençais à me caresser, mes doigts glissant sans aucune difficulté, décuplant mon désir. De l’autre côté du téléphone, les soupirs de plus en plus rapprochés d’Amélie me confirmèrent, qu’elle aussi, avait trouvé son chemin. C’est ensemble que nous atteignîmes notre extase qui nous coupa le souffle et nous empêcha de parler avant quelques minutes.

 

Je fus la première à reprendre mes esprits. Le vouvoiement repris aussitôt le dessus comme pour masquer la surprise et l’inattendu de cette situation.

 

-       Je crois que j’ai mon texte, n’est-ce pas, Amélie ?

-       Oui, je crois que votre éditeur devrait l’apprécier.

-       Vous pourriez lui laisser un mot… lui dire que j’ai appelé ?

-       … Non, je ne le pourrais pas, je suis désolée… vous n’avez pas composé le bon numéro…

 

Amélie raccrocha alors me laissant dans le vide stupéfait de la ligne interrompue.

 

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M. T.

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Yves Puech 25/08/2009 18:57

Très joli texte, une écriture très fine, bravo

M. T. 26/08/2009 15:07


Merci beaucoup pour ton commentaire. C'est toujours un grand bonheur de voir apparaître de nouvelles petites lumières dans le ciel.


Ophélie Conan 23/08/2009 23:38

L’amour par personnages interposés et par téléphone, c’est une bonne idée, c’est vraiment très distant, et aussi très excitant. Je reviens d’une course nocturne durant laquelle, contrairement à l’habitude, j’ai été très sage, mais, à mon retour, ton texte a fait gonfler mon corsage. Je ne suis donc pas restée sage. J’ai fait comme tes personnages... Ophélie

M. T. 24/08/2009 12:21


J'adore lorsque tu n'es pas sage, surtout en compagnie de mes personnages... moi-même...


Vanessa Pavie-Crottier 23/08/2009 14:37

Un très beau texte, très expressif, très suggestif, bien écrit. Vraiment, j'aime beaucoup.

M. T. 23/08/2009 19:07


Merci à toi. Et je dois bien t'avouer que quelques unes de tes photos m'ont inspirée...