l'avion rose

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Les Amantes - Part III - Le Menteur


« Bien chère Barbara,

Tu connais mes craintes quant aux conséquences d’une rencontre dans le monde du réel. Je sais que tu les partages avec moi car nous ne sommes dupes, ni l’une, ni l’autre, de l’aspect fantasmatique de notre relation. Tu sais également aussi bien que moi que nous allons au devant de notre perte et que nous nous blesserons immanquablement l’une et l’autre dans ce brutal rapport à la réalité. Nous sommes des papillons de nuit qui se brûlent les ailes aux chandelles et meurent à l’aube, encore accrochés aux fenêtres dont ils n’ont pu franchir la vitre. Nous ne nous survivrons pas, mais d’un autre côté, pouvons-nous encore plus longtemps échapper à notre destin ? Alors qu’il en soit ainsi. Retrouvons-nous pour une première et une dernière fois. Je t’embrasse. »

Je ne l’avais jamais embrassée jusqu’à présent. Je n’avais jamais éprouvé ce besoin, gardant cette formule pour mes amis, mes proches. Mais, dans cette fin de message, l’expression m’avait échappée sans doute motivée par l’idée du baiser de l’adieu.

J’avais pris soin de lui donner un rendez-vous en fin de semaine ce qui me donnait alors trois jours devant moi pour me préparer, et me liquéfier tout autant. Attentive à mon apparence, j’allais me faire une coupe chez mon coiffeur, rue des Martyrs, et m’achetais une nouvelle tenue dans laquelle je n’aurai aucun souvenir, dans laquelle je me sentirai vierge. Immanquablement je choisis un jean taille basse et une chemise blanche, mon uniforme, ma panoplie, ma protection. Bizarrement, Barbara et moi, sans que nous nous soyons concertées, n’avions plus échangé un seul message depuis notre décision. Aucun texte n’avait été publié sur son site et j’affichais relâche sur le mien. Je passais ces trois journées à me demander ce qu’il allait bien advenir de cette rencontre et pestais à nouveau contre mon impulsivité et ma curiosité maladive qui m’avait fait accepté de la voir. Et puis, paradoxalement, plus je me rapprochais de la date fatidique, et plus je pensais à Aurélie, à cette manière charmante mais équivoque avec laquelle nous avions fait connaissance alors que je la prenais pour Barbara. Mon corps ne pouvait s’empêcher alors de ressentir ses vagues de plaisir qui me venaient à sa seule évocation. Ô combien avais-je regretté depuis de ne pas lui avoir demandé son téléphone lors que j’étais persuadée de pouvoir la joindre via internet. Erreur fatale, quiproquo extraordinaire où alors que je pensais étreindre enfin ma Barbara, je serrais dans mes bras la plus parfaite des inconnues. Bien évidemment, je n’en avais pas pipé mot à mon écrivaine, préférant la rassurer que j’avais eu son message d’annulation de dernière minute juste à temps avant de me rendre à l’exposition. J’avais bien pris garde également de ne publier aucun texte se référant à mon extraordinaire aventure de peur d’éveiller ses soupçons. Vous me demanderez pourquoi ne pas l’avoir fait, après tout, partant du principe que, Barbara et moi, n’échangions que sur un plan intellectuel. Je sais, mais ce sont les paradoxes de la vie et je n’avais pas réussi, en toute franchise, à me dévoiler ainsi au risque de la froisser, pire, de la perdre. Je lui avais alors menti par omission. Pourtant je pense que si je lui avais raconté mon passionnel et fiévreux après-midi, elle en eût souri et m’aurait bien facilement pardonnée mon incartade. Mais je n’y pouvais rien, je n’avais pas envie de briser une certaine image que je lui avais donné de moi depuis notre premier message.

Je n’étais pas tout à fait celle qu’elle pensait.

J’avais une vague conscience que les descriptions que j’avais faites de moi, petit péché d’orgueil, avaient été toujours à mon avantage, au pire, transmises avec humour donc flatteuses. Par exemple, je lui avais dit que j’étais un auteur à succès alors que quelques échecs les années passées avaient considérablement réduits mon train de vie. Les détails que je lui avais donnés sur mon physique avaient été également plutôt élogieux. Après tout, dans ce monde du virtuel, allonger sa silhouette de quelques centimètres et affiner son tour de taille d’autant ne porte pas vraiment à conséquence. Mais tout ceci, à mes yeux, n’était pas très important, non. Ce qui me gênait le plus, c’était l’ambiguïté amoureuse dans laquelle je l’avais maintenue. J’avais bien senti que, malgré notre honnêteté l’une par rapport à l’autre, je l’avais laissée, voire incitée à glisser peu à peu vers un sentiment plus affectif, plus personnel qui s’éloignait du simple intérêt que nous portions à notre littérature. Je m’y étais, je pense, moi-même un peu perdue et sentais confusément qu’il me serait difficile de continuer ce qui n’avait été peut-être qu’un simple jeu entre nous mais allait maintenant se heurter à une situation concrète, brutale, de mise à nue.

Je m’imaginais alors tel le Menteur de Corneille, pris au piège de ses propres mensonges, empêtré dans une image falsifiée de lui-même et lâche alors qu’il doit se confronter à sa propre vérité. C’était décidé, je n’irai pas à ce rendez-vous.



J’avais encore plus d’une heure d’avance… Ne ricanez pas ! Comme lors de l’exposition, je voulais m’assurer d’arriver la première de manière à la voir avant qu’elle ne me voit. J’avais proposé un bar où j’avais mes habitudes à une certaine époque. C’est un lieu en apparence très bruyant et peu favorable à la discussion mais il suffit de monter les deux étages pour trouver un bar très calme et cosy. Je gravissais donc l’escalier un peu tendue mais souriante, confiante, assurée de pouvoir l’attendre et ainsi mieux la surprendre. L’endroit était un peu sombre mais accueillant et de nombreuses tables étaient encore disponibles. J’en choisissais une suffisamment à l’écart mais sans être isolée et m’y dirigeais.

C’est là que je la vis.

Aurélie était assise, tout sourire et me regardait. Autant vous dire que le choc fut violent et me laissait pantoise, que dis-je, jambes cisaillées, souffle coupé, cœur sorti de la poitrine et balbutiant tel un poulpe asphyxié à mes pieds. Elle accrocha mon regard tout de suite et tout comme lors de notre première rencontre au musée, je me sentis aussitôt attirée par elle comme le marin vers sa sirène. Je marchais néanmoins lentement, profitant de ce temps gagné pour reprendre mes esprits et tenter de clarifier la situation. J’avais rendez-vous avec Barbara dans un lieu où se trouvait déjà Aurélie. Mais qu’avais-je donc bien pu faire à Dieu et tous ses saints pour mériter cela ?!

- Bonsoir

Cela fut à peu près tout ce que je réussis à sortir de cet être si intelligent et brillant qu’est ma personne. Elle souriait toujours et me tendit la main pour m’inviter à m’asseoir.

- Tu ne m’embrasses pas ?

Sa voix sensuelle réveilla aussitôt en moi mes petits démons et il me fallut une énergie incroyable pour ne pas me jeter sur elle. Je lorgnais néanmoins en direction de l’escalier m’attendant à voir surgir une Barbara échevelée, vindicative prête à me fendre en deux pour avoir osé lui faire l’affront d’un double rendez-vous. Quand bien même je n’y étais pour rien, je sentais bien confusément que la pilule aurait du mal à passer. Moi-même, elle me restait en travers de la gorge. Je m’exécutais néanmoins, je suis bonne fille, et déposais au coin de ses lèvres le plus doux des baisers. J’étais perdue. Mon désir d’Aurélie envahit aussitôt tout mon corps et je me maudissais d’avoir choisi comme lieu de rendez-vous un endroit où la seule issue était d’emprunter un escalier étroit, sur deux étages, où nous ne manquerions pas, j’en étais sûre, d’y croiser Barbara.

- C’est incroyable cette coïncidence ? tu viens souvent ici, me demanda-t-elle ?
- Non, pas depuis des années (ça, c’était vrai)
- Tu attends quelqu’un, peut-être ?
- Non, pas du tout… j’avais envie de prendre un verre, comme ça… (ça, c’était faux)

A nouveau je m’empêtrais dans mes mensonges me demandant bien comment j’allais m’en sortir lorsque Barbara allait pointer le bout de son nez. Alors que je déteste le rhum, je commandais un Mojito, allez savoir pourquoi, sûrement pour me flageller, que j’avalais au plus vite. La vue d’Aurélie, sa présence, son parfum me troublaient comme une damnée. Elle portait une robe, simple, un peu courte qui laissait plus qu’entrevoir ses longues jambes délicatement bronzées.  Je ne vous parle même pas de son décolleté que mon regard tentait tant bien que mal d’éviter. Je n’avais qu’une envie, glisser ma main entre ses cuisses et l’embrasser tout aussi délicatement que nous l’avions fait la première fois et tout aussi longuement. Mais l’idée d‘être surprise par Barbara dans cette position réfrénait quelque peu mes ardeurs. Aurélie, quant à elle, ne cessait de sourire et semblait se jouer de mon trouble qu’elle ne pouvait bien sûr pas vraiment comprendre mais dont je lui laissais croire qu’elle en était la seule responsable. Toujours attentive à tout ce qui pouvait bien franchir le seuil du bar, je ne la quittais pas des yeux pendant que nous discutions, comme de vielles amies, d’une exposition d’œuvres de Toulouse Lautrec, un de mes peintres préférés, qui nous avait laissée un souvenir impérissable même si nous ne l’avions pas vues en même temps… J’adorais la regarder parler et s’enthousiasmer.

- Ce tableau était incroyable, non ? Lorsque l’on voit ses deux femmes, à moitié nue, on ne peut que ressentir jusqu’au plus profond de soi la sensualité de leur corps. Tu ne trouves pas ?

Ho si je trouvais cela aussi mais pour l’heure, c’est la sensualité du corps d’Aurélie qui me bouleversait et je luttais désespérément contre moi-même pour ne pas balancer au loin cette table qui nous séparait et nous maintenait bien sagement chacune de notre côté. Quant à Barbara, je pris soudain conscience qu’elle avait maintenant près de trois quart d’heures de retard. Que faisait-elle donc ? Pourquoi n’était-elle pas arrivée ? M’avait-elle donc à nouveau abandonnée ?  J’en conçus une vive contrariété. La belle m’avait à nouveau posé un lapin, j’en étais sûre. Elle n’avait pas eu le courage de venir me rejoindre alors que moi, du haut de mes terreurs, j’avais accepté de franchir le pas. Et sans cette rencontre miraculeuse avec Aurélie, j’aurai patienté toute seule dans ce bar parisien branchouille sous le regard sombre du serveur qui m’eût demandé très rapidement de rejoindre le bar et laisser la table libre. Barbara… soudain, je me mis à la détester, à lui en vouloir de ne pas avoir eu le cran de me rejoindre. J’étais soudain triste et amère qu’elle m’ait à nouveau laissée tomber et la trouvais bien ingrate après tout ce qu’il m’avait fallu prendre sur moi pour accepter son invitation. Ha ça, elle pouvait bien m’appeler « son amoureuse », elle se montrait bien incapable de me le prouver et je me sentis alors trahie, blessée, rejetée, humiliée. J’en perdais presque ma conversation avec Aurélie qui s’en inquiéta.

- Tout va bien ? tu as l’air soucieuse soudain ?
- Non, non, tout va bien.
- Tu es sûre… je te trouve lointaine d’un seul coup.
- Non, c’est rien, je t’assure. Cela doit être le rhum. Cela ne me réussit pas trop.

Mais je gardais un air triste et buté. Aurélie perdit pour la première fois depuis que je l’avais rencontrée, son sourire. Elle me fixa non sans une certaine gravité et soudain, sans que je m’y attende, se leva.

- Viens, fut le seul mot qu’elle prononça.

Nous quittâmes le bar rapidement et remontâmes la rue embouteillée comme à chaque vendredi soir. Sur le boulevard, Aurélie héla un taxi dans lequel nous nous engouffrâmes en silence. Elle donna une adresse au chauffeur et je compris alors qu’elle m’emmenait chez elle. Mon cœur se mit à battre très fort. Je n’osais plus bouger, calée sur le fond de la banquette, le regard tourné vers la vitre de côté. Aurélie non plus ne disait plus rien et gardait sur elle cette expression de gravité, sa tête bien droite, son cou légèrement tendu, son attention dirigée vers le pare brise et la circulation devant nous qui nous ralentissait. Je ne pus m’en empêcher plus longtemps.

Je posai avec délicatesse ma main qui malgré moi tremblait légèrement, sur son genou. Elle ne bougea pas, mais tressaillit. Me retournant vers elle, je me mis lentement à caresser sa cuisse, effleurant à peine sa peau que je sentis frémir, déclenchant instantanément sa chair de poule. Avec beaucoup de douceur, je rapprochais sa jambe de la mienne, l’obligeant ainsi à s’ouvrir comme une fleur dévoilant son pistil, sa subtile gynécée. Elle se laissa faire sans montrer aucune résistance, bien au contraire, son corps accompagnant mon geste. Je remontais alors avec encore plus de lenteur sa robe. Elle ne bougeait toujours pas mais son souffle s’était imperceptiblement accéléré et sa poitrine se gonflait au rythme de sa respiration. Malgré l’obscurité régnant dans le taxi, je pouvais apercevoir le bout de ses tétons sous le tissu de sa robe qui pointaient, fièrement, au garde-à-vous du désir. Aurélie, enfin, tourna son visage vers moi et à sa bouche entrouverte, offerte, je compris qu’il me fallait y déposer un baiser, y glisser ma langue pendant que ma main rencontrait la douce soie de son sous-vêtement que je perçus déjà humide. Nous nous embrassâmes ainsi, longuement, bouche contre bouche, langue contre langue, la main d’Aurélie se glissant sous ma chemise, au contact de mes seins qu’elle trouva libres de tout carcan. Elle en soupira d’aise et se mit à me titiller, me pincer pour enfin les prendre à pleine main. Nous nous étions fort heureusement dégagées de l’embouteillage qui nous ralentissait quelques minutes plus tôt et la vitesse ainsi gagnée nous soustrayait à la vue des autres véhicules. Mais pas à celle du chauffeur qui, l’œil rivé sur son rétroviseur, ne perdait pas une miette de  ce qui se déroulait sur la banquette arrière. Mais ni Aurélie, ni moi-même n’y prêtions garde tant nous étions investies l’une de l’autre et rien ni personne ne nous aurait empêcher de continuer à nous prodiguer caresses et baisers.

Il fallut payer, descendre, ouvrir le lourd porche de son immeuble. Nous étions au bord de l’explosion, de la jouissance que nous essayions de refréner, de contrôler mais en pure perte. Arrivées au deuxième étage, lasses de rallumer la minuterie qui s’éteignit une nouvelle fois, dans l’obscurité, aveugles à nous-même mais si proches, nous jouîmes ensemble, haletantes, nos bouches plaquées l’une contre l’autre pour étouffer ce cri qui montait en nous.

Je ne sais pas combien de temps nous restâmes ainsi, sans bouger, frissonnantes, laissant notre plaisir nous irradier. C’est alors que quelque chose de léger, humide, salé glissa sur ma joue. D’abord surprise, je compris vite que c’était des larmes, les larmes d’Aurélie qui pleurait en silence. je voulus allumer mais sa main stoppa mon geste.

- Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que tu as, lui murmurai-je.

Mais rien ne semblait arrêter ce flot qui coulait de ces yeux, de ce regard qui m’avait tant séduite.

- Je t’en supplie, Aurélie, dis moi ce qu’il se passe !

Dans un souffle, un murmure, une voix brisée, elle me répondit enfin.

- Tu n’as pas attendu Barbara. Tu n’as pas attendu Barbara…
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Ophélie Conan 12/08/2009 21:24

Je suis totalement d’accord avec ton analyse. Effectivement, le monde social ne nous donne guère l’occasion, ou même le droit, d’affirmer notre complexité, voire nos paradoxes, c’est-à-dire ce que nous sommes, profondément. Si le monde social, de plus en plus, nous invite et nous oblige même à nous positionner clairement, il va de soi que l’existence, je veux dire ce que nous vivons, subjectivement, est pleine de paradoxes et de zones floues. Le premier de ces paradoxes étant: sachant que la mort est au bout du chemin, pourquoi s’entêter à cheminer? L’érotisme, la poésie, la musique, la peinture, l’art en général sont des manières d’explorer cette complexité ou ce flou, et de faire exploser (Enola Gay, Hiroshima mon amour) les certitudes auxquelles nous finissons par adhérer, avec le temps, l’usure, comme la moule à son rocher.

M. T. 12/08/2009 22:47


Friedrich Nietzsche
Par-delà le bien et le mal
Les artistes ne viennent pas de leur enfance mais de leurs conflits avec des maturités étrangères, pas de leur monde informe, mais de leur lutte contre la forme que d'autres ont imposée à la
vie.

Si tu savais comme je me bats contre les barrières, les barrages non pas pour imposer ma propre vision mais tout simplement pour pouvoir exister au delà, non pas dans un esprit libertaire mais
juste dans une volonté de vivre intensément et d'offrir à ma mort la plus belle des vies.

Plus prosaïquement, j'ai envie et pour longtemps, d'entendre mon coeur faire boum !


Ophélie Conan 11/08/2009 22:19

Bien chère Martine,
Barbara qui ne vient pas, Barbara l’éternelle absente, le beau fantasme... et Aurélie, la présente, la bien réelle, celle qui se rend au rendez-vous avec sa bouche, ses seins et ses cuisses, mais qui, après la rencontre, après le plaisir de la chair, pleure de ne pas avoir attendu le double imaginaire, ou plutôt, c’est la narratrice qui pleure d’avoir détruit cette image idéale. C’est bien ça? Comme je te comprends. C’est exactement ce que je ressens. Tu sais magnifiquement mettre en scène les conflits intérieurs. Y a-il mensonge? Sommes-nous des menteuses, parce que nous vivons une situation clivée? Et après? Cocteau et Fellini étaient les apôtres du mensonge en matière de création artistique. Pour eux, l’artiste était fatalement un menteur, pour mieux dire la vérité. Je t’embrasse.
Ophélie

M. T. 12/08/2009 09:40


Comme j’approuve ce que tu dis !
Le mensonge réside dans le regard de l’Autre qui attend de toi d’exprimer une direction claire, précise, droite, unique et qui ne s’y retrouve pas si on lui retire ses certitudes qui le rassurent.
Notre société est fondée là dessus. Honnêteté = toujours dire ce qui est mais tel que la société elle-même l’a défini, donc une seule parole. Fidélité = n’aimer qu’un être unique ; donc refuser
tout ce qui n’est pas l’Autre, ou bien devrais-je dire, tous ceux qui ne sont pas l’Autre. L’artiste, lui, est celui qui a franchi cette barrière institutionnelle, sociétale, moralisatrice. On dit
de lui qu’il ment parce qu’il explore d’autres voies, au delà du consensuel, de ce qui est tracé, ou, comme tu le dis parfaitement, de ce qui est clivé, en couches, en strates toutes bien séparées
les unes des autres. Le mensonge n’existe alors que parce qu’il résulte d’une vision restrictive qui refuse d’admettre que les vérités sont multiples. Le plus bel exemple, pour moi, étant le
personnage de Don Juan (je crois que tu en as déjà parlé) qui, à mes yeux, n’a rien d’un manipulateur ou du jouisseur égoïste mais, bien au contraire, se trouve être l’Homme qui a su le mieux
accepter l’Amour dans toute son universalité. Lorsqu’il dit à la souillon, lui prenant ses mains sales, qu’il n’en a jamais vu d’aussi belles, il est d’une sincérité extraordinaire parce que tel un
Artiste, il décèle la Beauté au delà des apparences. Il dérange peut-être mais pour moi, il ne ment pas. C’est l’incompréhension de cette vision qui est mensonge.