l'avion rose

Nouvelles érotiques au féminin, poésies saphiques, littérature lesbienne

Séance d'Art et d'Essai

Aujourd’hui, je pleure. Je n’arrive pas à contrôler mes hoquets, mes sanglots, mes reniflades. Je couine, je geins, je titube face à terre. C’est une vraie tristesse qui m’étreint, un malheur lourd qui s’est abattu sur mes épaules, une totale asphyxie de la moindre pensée positive. Je le sens bien et sans pouvoir rien y faire, mes sanglots redoublent pendant que je vide une nouvelle boite de Kleenex. Je suis subitement malheureuse, terriblement malheureuse, viscéralement malheureuse. C’est un fait, une constatation, une évidence. Aujourd’hui, je pleure.

Seulement voilà, le pire de cette situation désastreuse qui provoquait en moi un effroi au-delà de tout ce désespoir se résumait à une simple constatation : je  n’avais pas la moindre idée du pourquoi de tout ce chagrin ! Pas le moindre soupçon, pas l’ombre d’un début d’explication.  

Somme toute et pour être honnête, si je fais un bilan rapide de ma vie du jour, je devrais dire que tout va plutôt bien. Bon job, bon compte bancaire, amour et plaisirs ou dans un autre ordre si vous préférez. Donc en bref et de ce fait comme dirait mon voisin que j’aime bien aussi, ça va ! Objectivement, je vous l’assure, je vais bien ! C’est juste que pour l’heure je n’arrivais absolument pas à contrôler ces jérémiades qui montaient de mon tréfonds, m’envahissaient le plexus au point que ce dernier n’avait plus aucune chance de se dilater, pour finir par m’anéantir, bras ballants, œil torve, joues rouges. C’était à n’y rien comprendre. Alors que je m’étais levée ce matin du bon pied, enfin je crois, je n’ai pas vraiment fait attention, alors que ma journée semblait plutôt démarrer sous le signe de bons auspices, c’est-à-dire sans aucune obligation enquiquinante, me voici en désespérance, errante solitaire d’un chagrin subit et radicalement incongru car sans raison apparente.

Et cette idée de ne même pas comprendre le pourquoi de mes pleurs, je vous le jure, me rendait encore plus larmoyante, et me plongeait au coeur d’un cercle vicieux m’entraînant à son tour dans la spirale de mon malaise. Un peu comme la bonde du lavabo qui lorsqu’on la soulève vide l’eau dans un tourbillon. Sauf que moi, ça ne s’arrêtait pas, ça ne se vidait pas, ça continuait juste à tournicoter à pleins jets ! Glou, glou, glou…Bouh, bouh, bouh…voilà à peu près les seuls sons humains qui émergeaient de mon être depuis ce matin.

En y réfléchissant bien, je suis sûre que je pourrais arriver à me remémorer de vagues souvenirs de quelques autres journées comme celle qui se dessinait mais à chaque fois, une raison précise et inhérente à une situation donnée avait provoqué mon chagrin : un amour contrarié, un manuscrit refusé, un doigt coincé dans une porte. Mais là, non, j’avais beau tenter de secouer les quelques neurones qui n’avaient pas encore totalement été annihilés par mon pessimisme ravageur, je ne voyais pas, je n’y comprenais rien. En un mot, j’étais perdue.

Alors peut-être que la seule solution pour arrêter ce flux qui, indépendamment de me faire un nez clownesque et me vriller le cerveau en me bloquant tout espoir de compréhension, résidait dans la fuite. Et si je sortais ? Peut-être qu’une fois à l’extérieur, en reprenant pied dans un quotidien rassurant par sa banalité et en faisant confiance à ma propension de toujours vouloir donner une image positive donc attractive de moi-même, j’allais peut-être enfin pouvoir stopper ce flux et adoucir l’irritation de ma lèvre supérieure mise à mal par les innombrables passages des mouchoirs en papier.

Cela faisait maintenant deux heures que je marchais dans les rues. Il faisait chaud et je rêvais de pouvoir enlever ce gilet, pourtant un de mes préférés, mais qui me faisait transpirer à grosses gouttes et collait à ma peau. Mais c’était bien là tout le problème de cet été. On annonce du beau temps alors qu’il pleut toute la journée et lorsque la météo se montre menaçante, comme c’est le cas aujourd’hui, et que prévoyante, je prends un vêtement un peu chaud pour la saison, le mercure grimpe d’une manière vertigineuse et je me retrouve ainsi, exténuée de chaleur mais incapable de me mettre en tee-shirt qui doit être, pour l’heure, inondé d’auréoles. Je venais peut-être d’atteindre mes limites et mon chagrin me revint en pleine gorge, me submergeant à nouveaux de ses hoquets suffocants.

Mais que peut-on faire lorsqu’on se met à chialer à gros bouillons au milieu d’une rue ? un conseil : on évite de regarder les passants qui vous croisent et prennent tous un air un peu supérieur du « moi Madame, je ne me laisse pas aller devant tout le monde » et vous renvoie ainsi à une solitude sans fin. Bon sang mais pourquoi ? Pourquoi étais-je dans cet état, pantelante, humidifiée des pieds à la tête, sans aucun but ni même la volonté de me moucher pour au moins la 500ème fois. ?

Une ultime solution s’offrit alors à moi, l’entrée sombre et étroite d’un de ces petits cinémas d’art et d’essai, dont la programmation, généralement, se résume au passage des seules bobines d’un même film, achetées quelques années auparavant et depuis passées chaque jour en boucle. Mais je m’en moquais. Je voulais juste aller m’asseoir dans le noir.

C’était de l’ukrainien sous-titré portugais. Non, non, je ne plaisante pas. Depuis une demi-heure, je subissais l’affreux jeu d’acteurs certainement non professionnels, qui s’échinaient à ramasser du sel dans une espèce de désert que j’ai bien du mal à situer géographiquement. Ma chance était qu’il n’y avait personne d’autre dans la salle, et pour cause, et que je pouvais donc renifler à mon aise. La climatisation était un peu forte aussi et me faisait frissonner. Si ça continuait, j’étais certaine d’attraper froid et de finir cette journée de désespoir au fond de mon lit, une bouillotte collée sur le ventre. Mais je suis bien certaine que la simple idée d’avoir à me moucher plus longtemps allait stopper net toute forme de grippe rampante. En fait, j’aurais du me lever et quitter cette salle mais je n’en avais aucun courage. L’idée de me retrouver en pleine chaleur, dehors, éblouie par un soleil vengeur me collait à mon siège. Allais-je seulement jamais pouvoir en sortir ? Je vous jure, il y a, dans la vie, des moments de grande, mais grande solitude. Et puis personne ne savait que j’étais là et s’il m’arrivait quoi que ce soit, si je devais mourir, là, maintenant, je sais pas moi, une crise cardiaque, un AVC, qui viendrait me chercher ? Je n’avais même pas pris mes papiers d’identité sur moi avec ma sale manie de glisser juste quelques billets au fond de mes poches.  Si ça se trouve, ce soir, ce n’était pas dans mon lit mais sur le brancard glacé de la morgue que j’allais finir ma journée, et comme elle avait commencée, dans la plus parfaite des incompréhensions. Juste un peu plus seule et surtout morte.

« Vous auriez un mouchoir s’il vous plaît ? »

Autant vous dire que le sursaut que je venais de faire m’avais presque collée au plafond.

« excusez-moi, je vous ai fait peur »

Non pétasse, tu ne m’as pas fait peur, tu m’as juste surprise au beau milieu de mon chagrin. C’est la première phrase qui me soit venue en tête mais comme, je fais partie de ces êtres humains doués d’intelligence et d’un certain contrôle sur soi, même en pareil moment, je réussis à sortir un mouchoir en papier, il m’en restait un ou deux, pour le tendre, dans un demi-sourire crispé à ma voisine qui se trouvait juste une rangée derrière moi. Elle se moucha bruyamment en me remerciant avec gratitude.

« Il est horrible ce film, non ? on n’y comprend rien »
« Oui… » répondis-je, cherchant une tournure plus cinématographique « il est effectivement assez obscur dans le message qu’il véhicule »

Ma voisine de l’autre rangée haussa les épaules en guise de réponse et voulut se moucher une nouvelle fois.

« vous auriez un autre mouchoir, s’il vous plaît ? »

Je lui donnais mon avant dernier en priant que les sinus de la spectatrice allait s’assécher promptement et me laisser ainsi le dernier bout de papier pour mon usage personnel.

« Et vous ? Pourquoi vous pleurez ? »

La question était plutôt directe et comme à chaque fois qu’une question me surprend, il me fallait toujours un petit temps de réflexion pour y répondre au mieux. Mais là, je savais bien que je pouvais réfléchir pendant des heures, je n’avais aucune réponse. Et non, je n’avais toujours pas trouvé pourquoi je pleurais avec une telle abondance. Je me tus donc.

« moi, c’est mon mari, je l’ai trouvé dans les bras de la concierge »

Effectivement, c’était la faute à pas de chance mais songeant alors à ma propre concierge, petite, rondelette, affublée d’un duvet noir et disgracieux et dont le corps exprimait, de temps à autre pour ne pas dire souvent, des remugles intempestifs autant que désagréables, j’imaginais mal qu’une telle chose puisse arriver. Mais apparemment, tel était bien le cas. Je ne savais pas trop quoi lui dire de réconfortant. Peut-on réconforter une totale inconnue ? en même temps, j’avais bien envie de lui crier sa chance, à elle, d’au moins savoir pourquoi elle pleurait. Elle devrait en être consciente et s’en réjouir même. Car si en soit il est dramatique d’être malheureux, au moins, lorsque l’on sait pourquoi, c’est comme une faute dite à moitié pardonnée, ça rassure. Moi, j’étais toujours dans le plus profond et obscur désespoir. Avec juste l’envie qu’on me laisse seule face à mes questions.

Ma voisine ne parlait plus mais reniflait encore. Je me retournais moi-même vers l’écran, tentant tant bien que mal, de cacher mes proches reniflements. Le film était désespérant de vide et ne me permettait pas d’alléger mes propres pensées. Si au moins j’avais choisi un film romantique, j’aurais pu pleurer tout à mon aise, sans étonner qui que ce soit et avec abondance. Mais là, non vraiment, il n’y avait aucune raison et la présence décelée d’une autre personne dans la salle, qui plus est une femme et larmoyante elle-même, me coupait dans mes élans désespérés. Je n’arrivais même plus à pleurer correctement et librement et devait contrôler l’envie de me moucher, n’ayant plus qu’un seul mouchoir que je préférais réserver si une nouvelle vague intempestive et violente venait à me submerger.

Vous pourriez me dire que je n’avais qu’à partir, que je n’aurais pas raté grand chose et que j’aurai eu alors tout le loisir d’aller m’acheter un nouveau paquet de kleenex. Oui, j’aurai pu mais la voisine de la rangée d’à côté venait de se lever et de se glisser près de moi.

« excusez moi mais il y a ce type de l’autre côté et je n’arrive pas à savoir s’il ronfle ou bien.. enfin vous comprenez quoi… il fait de drôles de bruits… »

Mais combien était–on dans ce cinéma au film improbable dont personne jamais, je vous le jure, n’a entendu parler ! Je me penchais vers la direction indiquée mais ne vis rien, peut-être l’esquisse de l’ombre d’un crâne, mais je n’en étais pas sûre.

Ma voisine n’avait pas l’air de vouloir entamer une quelconque discussion et se tenait droite, bien assise au fond du fauteuil, le regard capté par l’écran. Elle ne reniflait même plus. L’attention qu’elle semblait porter à l’écran me permettait de la dévisager discrètement, du coin de l’œil. Le film en noir et blanc, (et oui, un bonheur n’arrive jamais seul…), renvoyait une lueur pauvre mais suffisante pour que je puisse me faire une idée de son physique, plutôt agréable.

Elle devait avoir une petite trentaine, châtain, mince mais avec des formes bien dessinées, notamment au niveau de son décolleté qui laissait entrevoir une paire de seins ronds, certainement délicieux dont le mari trompeur eut dû se contenter largement. Elle portait une robe d’été, fluide, courte qui cachait peu de ses cuisses et de ses jambes qui semblaient plutôt longues et qu’elle avait placées de travers afin de n’être pas incommodée par l’étroitesse du rang. Seulement, cela faisait que son genou droit reposait contre mon genou gauche. Et que de sentir cette peau nue et fraîche me rendit toute chose.

J’étais donc belle et bien coincée, ne voulant pas laisser ma voisine seule face aux prédateurs des salles obscures et sans grande volonté moi-même de quitter ce charmant contact. Elle semblait respirer plus calmement et regardait toujours aussi fixement l’écran. La seule chose qui bougea vraiment fut sa main gauche qui se saisit de ma main droite que j’avais négligemment posée sur le coude opposé. Dans de pareils moments, il n’y a que deux réponses. Soit on met les choses au point tout de suite, on remballe l’importun et on fait clairement comprendre qui n’y aura aucun sujet de discussion de ce genre ; soit, on garde la main dont on peut même, délicatement, caresser les longs doigts. J’optais pour la deuxième option, désireuse sans nul doute, d’apporter ainsi mon réconfort à sa douleur.

Le film était interminable, je le savais, sa durée de deux heures et demi étant affichée à la caisse. Nous avions déjà passé une bonne heure. Il restait donc une grande plage cinématographique devant nous. Mon seul problème était qu’il me fallait vraiment et urgemment me moucher. Je dus alors lâcher cette main abandonnée pour m’occuper de mes pauvres narines obstruées. Mais, rangeant mon dernier kleenex au fond de ma poche, je fus rassurée, retrouvant instantanément la main qui s’était ainsi offerte.

Et pour tout vous dire, même un peu plus, ma voisine venant de coller sa cuisse contre la mienne. Sans autre mouvement, ni aucun mot, elle attira alors ma main qu’elle retenait prisonnière pour la placer contre son ventre. Je dus légèrement me déplacer pour trouver ainsi une position plus confortable et me retrouvait alors très proche d’elle. Elle ne quittait toujours pas l’écran des yeux. J’osais un regard derrière son épaule afin de m’assurer que personne et surtout pas un voyeur libidineux quelconque ne pouvait nous surprendre. Mais décidément, je ne voyais rien que des rangs désespérément vides et doutais presque de la présence de l’homme qui avait fait peur à ma voisine. J’étais persuadée que nous étions seule et qu’elle avait inventée cette histoire pour mieux se rapprocher de moi.  Mais finalement, peu importait alors qu’elle venait de mettre ma main contre l’un de ses seins. Autant vous avouer que je m’en saisis instantanément et que de sentir aussitôt sa pointe durcir sur mes doigts fût d’un excitant fulgurant.

Nous nous embrassâmes aussitôt à pleines bouches. J’avais rarement embrassé avec autant de fougue et sans retenue une femme avec qui j’avais échangé aussi peu de mots. Je glissais ma main sous le tissu léger de sa robe et atteignais ses seins, nus, dont il se dégageait la plus suave des odeurs. Elle en fit de même avec moi et sa main, experte, douce, me caressa le téton avec tant de volupté et de ferveur que j’en défaillis et laissais échapper un soupir qui sembla résonner de toute sa puissance dans la salle.

Nous nous regardâmes, peut-être affolées de nous signaler ainsi mais ce fût plus fort que nous, et nous nous reprîmes la bouche et les seins sans plus attendre. Mon excitation était à son comble. J’avais envie qu’elle me caresse, qu’elle me pétrisse, qu’elle me pénètre, qu’elle me lèche et maudissait à chaque mouvement la dureté et l’étroitesse des fauteuils. Je jouis alors qu’un des protagonistes du film rapportait, semble-t-il vainqueur, un renard mort qu’il avait pris au collet.

Nous nous embrassâmes encore quelques temps, nous caressant avec douceur, collées l’une à l’autre, regardant vers l’écran avec distraction jusqu’au moment du générique. Lorsque la lumière se fit, ma voisine était déjà debout, et me regardait avec un air un peu grave.

« vous ne m’avez pas dit pourquoi vous pleuriez »
« c’est que je ne sais pas pourquoi »
« c’est bien triste »

Et dans un dernier baiser, elle disparut. Dehors, je passais quelques minutes à reprendre mes esprits. J’avais bien vu au moment où la lumière avait été allumée, qu’il n’y avait personne d’autre dans la salle. Elle était donc venue d’elle-même, comme je m’en doutais.

Je décidai alors de rentrer chez moi, en flânant tranquillement, le nez au vent, bien sec. Il était pourtant vrai que je n’avais toujours pas compris le pourquoi de ma profonde tristesse du jour, mais, je dois bien vous avouer qu’à à l’heure qu’il était, je m’en moquais superbement.
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M. T.

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Commenter cet article

dsyn 05/08/2009 21:22

Je me reconnais dans ces écrits... mis à part que je n'ai jamais eu cette chance au cinéma! lol

M. T. 05/08/2009 22:21


il suffit parfois de peu pour que les choses improbables arrivent à soi. Peut-être de les désirer très forttement.


Ophélie Conan 01/08/2009 15:00

O l'ivresse insensée de ce moment divin... Comme j'aurais voulu être à ta place! Aborder ou être abordée par une femme dans une salle obscure, partager seins et bouches comme tu le racontes, est un fantasme que j'ai depuis longtemps. Ton texte délicieux me touche beaucoup et m'excite infiniment. Et toujours avec de l'humour et de la retenue. Merci.
Ophélie

M. T. 01/08/2009 19:22


De mon évocation à ton émotion, il y a le fil ténu de la narration et notre plaisir au gré des mots. c'est pour cela que nous écrivons. Merci, à toi.