l'avion rose

Nouvelles érotiques au féminin, poésies saphiques, littérature lesbienne

La rupture

Cela faisait longtemps que je n’avais pas entendu battre son cœur. La tête posée sur sa poitrine, j’écoutais son rythme calme, imaginant cet afflux sanguin propulsé à travers tout son corps. Un tour complet pour deux battements. Sa respiration était tout aussi tranquille. Peut-être dormait-elle déjà, corps alangui, détendue après s’être offerte à mes caresses. J’avais encore le goût d’elle sur mes lèvres alors que mon sexe, plaqué contre sa cuisse, ressentait toujours l’écho de mon plaisir, petites vagues furtives qui s’estompaient, délicates, impudiques et me faisait, sans y penser, contracter le creux de mes reins. Nous venions d’éteindre la lumière. J’avais soif mais préférais garder ce goût de sel dans ma bouche. Nous ne bougions plus comme si nos deux corps, ainsi enlacés, refusaient de s’éloigner de ce qui, quelques minutes plus tôt, leur avait apporté tant de  liberté, d’émotions, de jouissance.

Cela faisait longtemps que je n’avais pas entendu battre son cœur et dans cette position, nue contre elle, abandonnée, fatiguée, satisfaite, je compris rapidement qu’il allait être encore plus difficile de lui annoncer que j’allais la quitter. Je décidais donc d’attendre prudemment le petit-déjeuner avant de lancer les hostilités.

Je m’étais levée la première afin d’organiser le terrain à ma convenance. J’avais pris une douche, avais enfilé un pantalon en toilé léger et une chemise blanche, l’une de mes préférées. J’avais envie, besoin de me sentir bien avec moi-même afin d’être assurée et confortable dans l’explication qui allait suivre. Quoi de mieux que de se trouver désirable pour se donner des forces ? Lorsqu’elle arriva, une petite demi-heure plus tard, elle avait juste revêtu un simple tee-shirt. Son regard glissa sur le mien et elle alla se servir une tasse de café sans un mot. Ses gestes étaient souples, déliés, amples , un brin lascifs.

- « Tu es déjà prête ? »

Sa remarque me toucha au vif, moi qui ai tendance à lézarder le matin, et trainailler en jogging informe, à siroter du café pendant des heures tout en engloutissant la presse matinale sans vraiment prêter garde à ce qui m’entoure avant les douze coups de midi. La belle était loin d’être idiote et sentait sûrement quelque chose se tramer. J’essayais alors de regrouper tout mon savoir faire afin de reprendre le contrôle et de lui faire enfin cet aveu qui me pesait tant. « Je vais te quitter ! ».

Mais rien d’intelligent ne sortit de ma bouche. Je dois bien avouer que la nuit que nous avions passé, laissait flotter un léger trouble au fond de moi. Non pas que cela m’inclinait à changer d’idée, j’étais sûre de moi, je devais la quitter, c’était mieux ainsi, mais j’accusais néanmoins un léger malaise à l’exprimer juste après des ébats qui s’étaient avérés particulièrement agréables… Je bafouillais alors une explication calamiteuse sur ma rapidité matinale à m’apprêter dont elle n’eut cure. Sans un mot ou autre remarque, elle s’assit sans préliminaire à califourchon sur moi. Son corps  était encore chaud de la nuit et je vis poindre, dans le décolleté du tee-shirt trop lâche, l’arrondi de ses seins. Son odeur m’enivra aussitôt et au moment où j’allais prononcer les paroles fatidiques « il faut que je te parle », je me surpris à glisser ma main entre ses cuisses pour découvrir, à ma grande joie, son sexe mouillé.

Il faut bien avouer qu’il m’était assez difficile de m’exprimer alors que sa langue furetait ma bouche et qu’elle resserrait son étreinte autour de moi. Comment commencer son discours alors que les sens s’éveillent, s’alarment, s’enflamment et qu’une main experte se glisse au plus profond de soi ?…

Nous fîmes l’amour sans quitter la cuisine, sans un mot, sans souffle, submergées par un désir brûlant et dévastateur. Mon pantalon, ma chemise ne furent plus qu’un vague souvenir entre ses caresses pressantes et sa langue qui passait sur tout mon corps. Elle me pénétra dans un fulgurant appel du plaisir. Je jouis entre ses doigts, aussitôt, sans retenu, à peine cherchant dans ses baisers et au bout de mes seins la plénitude de mes sens. Je retombais alors sur ma chaise, le café à peine tiédi. Elle me regarda longuement.

- « Tu m’invites à déjeuner dehors ? »

Ce fût sa seule phrase. Elle disparut aussitôt et j’entendis rapidement le bruit de la douche couler. J’étais dans un état de nerfs déplorable. Moi qui avais tout planifié, tout répété, presque tout noté (on est auteur ou on ne l’est pas !) je venais de tout oublier sous la caresse et la jouissance. Je m’en voulais d’être ainsi si faible à la chair et de ne pas avoir pu résister à l‘envie de son corps, la moiteur de son désir, l’ampleur de son plaisir. J’avais eu envie d’elle comme rarement et mon discours de rupture était resté au fond de ma gorge alors que la pointe de mes seins se durcissaient en signal d’acquiescement.. J’étais trempée, échevelée et avait, moi aussi, besoin d’une douche. Je remis donc à nouveau ma décision de rompre à plus tard.

Finalement, cette histoire de déjeuner à l’extérieur n’était pas une mauvaise idée. En terrain neutre, j’allais enfin pouvoir lui dire le fond de ma pensée et le pourquoi de mon départ. Non, je ne l’avais pas trompée et n‘étais pas tombée amoureuse d’une autre. En fait, pour être honnête, je suis d’un classicisme à tout crin et ne quitte jamais par tromperie mais plutôt par ennui, lassitude, ou tout simplement, nécessité de nouveauté. Cela faisait deux années que nous partagions notre vie, sorties, amis communs, quelques dimanches chez les parents respectifs. Nous avions néanmoins toujours gardé nos appartements et je trouvais cette solution aujourd’hui plutôt commode. Au moins n’y aurait-il pas le traumatisme d’un déménagement où chacune récupère ces petites affaires dans la suspicion de l’autre, attentive à ne rien laisser partir des siennes propres.  Bref, à qui n’a jamais connu ce genre de rupture, un des pires moments de la vie où l’on se surprend à crier l’œil noir et le cheveu en épi : « non, pas ça, c’est à moi ! ».

Pour l’heure, nous étions installées en terrasse d’un restaurant assez huppé, au dernier étage d’un hôtel de luxe, dont la vue nous offrait un Paris « so romantic »….Hélène (je me suis toujours dit que c’était un prénom qui lui irait bien) était descendue se rafraîchir me laissant, comme à notre habitude, choisir notre repas. Mais que peut-on commander un jour de rupture ? je me dis qu’une simple salade ferait l’affaire. Il valait mieux éviter de se charger l’estomac. Mais l’idée d’une éclaboussure de vinaigrette sur ma chemise me fit hésiter. Je me connais, si je ne sens pas parfaite, je flanche. J’optais donc pour un saumon au citron et ses petits légumes. Au moins, nous ne passerions pas notre temps à couper un morceau de viande récalcitrant ou jongler avec une feuille de salade de 15 centimètres carré. Nous n’aurions qu’à picorer du bout de notre fourchette.

Hélène traversa la terrasse pour me rejoindre. Elle était très joliment habillée, avec toujours beaucoup de goût, féminine, juste ce qu’il faut, d’une sobre élégance. Elle était très belle et je me souvins, que le jour de notre rencontre, je n’avais eu d’yeux que pour elle dans cette soirée. J’avais passé deux heures à échafauder un plan pour l’aborder. Et oui, on a beau se dire experte en la matière, cela n’empêche pas la timidité. Finalement, c’est elle qui était venue vers moi, tout sourire et m’avait glissé dans le creux de mon oreille ébahie. « Si vous partez, je vous suis ».

A peine le taxi hélé, nous nous étions jetées l’une sur l’autre, sans autre préambule. Sa main s’était aussitôt glissée dans mon corsage et nos bouches ne semblaient plus pouvoir se libérer l’une de l’autre. Le chauffeur du taxi, bien sûr, n’en avait pas perdu une miette mais au lieu de nous déplaire, je sentais bien que mon Hélène n’en était que plus excitée. Nous n’avions pas pu franchir le porche de mon immeuble et c’est en pleine cour que nous avions éprouvé notre premier orgasme commun.

- « Tout va bien ?  Tu as l’air songeuse..»
- « Oui… non…. »

Hélène me fixait avec une certaine gravité. Son regard était pénétrant, inquisiteur, charmant. Peut-être cherchait-elle à travers mon regard une autre réponse plus plausible. Je sentais que le moment était arrivé et qu’il fallait sans plus tarder me lancer et lui dévoiler le fond de ma pensée. Mais ce fût le moment exact que choisit notre serveur pour apporter les plats et les déposer avec cérémonie sur notre table, se complaisant alors dans une litanie laborieuse de tous les ingrédients qui composaient notre assiette. En aparté, laissez moi vous confier que je déteste par dessus tout cette manie qu’ont les grandes maisons de vous noyer dans le descriptif du plat pendant que vous regardez votre assiette refroidir et que de toute manière, vous n’avez pas compris la moitié de ce qu’on vient de vous dire. Mais le serveur finit par quitter notre table emportant avec lui mon dernier lambeau de volonté.

- «  Ca à l’air délicieux… tu as eu une excellente idée de choisir ce plat… et puis j’ai faim… pas toi ? »

Le ton, le son de sa voix la rendait encore plus belle dans cette lumière estivale. Je la regardais manger, saisissant entre ses dents perlées un petit morceau de nourriture qu’elle faisait alors disparaître, refermant les lèvres sur cette bouchée qu’elle avalait avec une grâce déroutante. De temps à autre, elle passait le bout de sa langue sur la commissure de ses lèvres et si elle me lançait un regard à ce moment là, je sentais vibrer en moi un désir charnel bien réel. J’avais alors envie de cette langue sur mon corps et qu’elle me picore comme ce morceau de saumon et ses petits légumes.

Afin de retrouver un courage actuellement en charpies, j’avais commandé un chardonnay, bien frais, fruité et m’en délectais à chaque gorgée. Finalement, cela avait été une mauvaise idée. On ne peut pas jouir d’un déjeuner et annoncer la fin de l’histoire en même temps. Il faisait trop beau, le repas était trop bon, et Hélène, trop désirable dans sa robe d’été, la poitrine affleurant sous le tissu léger. Je commandais deux cafés, en me consolant qu’après tout, la journée n’était pas terminée et que j’aurai bien une autre occasion de mettre les choses au point.

La terrasse avait été désertée par les autres clients. L’après-midi était déjà bien avancée. Je m’étirai, souriante, bien décidée de profiter de cette parenthèse de bien-être quelques minutes supplémentaires. A près tout, rien ne pressait. Hélène profitait de la superbe vue, tranquille. Mais pourquoi avait-elle donc décidé d’être aussi sexy le jour où je voulais lui annoncer que j’allais la quitter. Ne pouvait-elle pas devenir anodine, quelconque et simplement ennuyeuse ? Non, décidément, il ne fallait pas que j’en reste là et que je me berce de cette journée qui se déroulait, ma foi, sous les meilleures hospices. J’avais toujours été honnête envers moi-même, il fallait que cela continue et tant pis de briser là ce qui n’était que douceur et volupté. Il fallait que je sois forte. Reprenant mon courage à deux mains, je me décidais donc à dévoiler le pourquoi de ce rendez-vous. Je me jetais à l’eau sans plus réfléchir.

- « On m'a proposé un contrat de deux ans à Montréal. J'ai accepté ».

La phrase était sortie sans autre préalable, claire, nette, franche, directe. J’en restais bouche bée. Hélène me regardait avec la gravité d’une tendresse palpable.

- «  Ne m’en veux pas… Mais je crois que tu t’en doutais, non ? ».

C’est à ce moment précis que je compris que c’était elle qui venait de parler alors que mes propres mots n'avaient toujours pas franchi le porte de sortie de mon cerveau. Je dois avouer que le restant de son discours fut assez impalpable tant la surprise, pour moi, était totale, et pour tout avouer, au lieu de me réjouir, me tétanisait. Il était question d'une grande maison d'édition, d'un contrat très avantageux, de promotion... Bref, je n'y comprenais plus rien.

Mais comment cette femme que j’avais fait jouir plusieurs fois dans les dernières heures pouvait-elle m'annoncer une telle nouvelle ? Comment celle qui m’avait donné tant de plaisir en retour pouvait-elle envisager de n'en plus rien faire ? Je n’y comprenais plus rien mais une douleur lancinante me vrillait le cœur.

Hélène partit la première, me laissant face aux deux cafés que le serveur avait enfin daigné apporter.

Quelque instants plus tard, chancelante, déroutée, seule dans l’ascenseur qui me menait au parking, glacée par une climatisation trop puissante, je compris enfin, lorsque les deux portes coulissantes s’ouvrirent et que l’obscurité étouffante du garage m’engloutirent qu’en guise de rupture, je venais en fait d’être belle et bien… larguée.

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M. T.

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Ophélie Conan 17/07/2009 22:31

J'aime beaucoup ta nouvelle. Elle fourmille d'une multitude de petits détails psychologiques qui, en pareille occasion, prennent une importance énorme. C'est pour ça que je la trouve vraie. Sans doute aussi parce qu'elle me rappelle des souvenirs du même genre. Et puis, j'aime bien l'humour qui s'en dégage. Bisous.