l'avion rose

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Vertige Positionnel Paroxystique

Je déteste aller chez le médecin. En fait, j’ai toujours la trouille que le petit bobo qui me pousse  à consulter ne devienne, de ce fait, une grosse tuile bien galère. C’est pourquoi je joue plus souvent l’autruche tête dans le sable lorsque je me sens un peu patraque en priant tous les cieux que le mal parte comme il est venu, tout seul et sans emmerde. Evidemment, la vie étant ce qu’elle est, ça ne marche pas à tous les coups. C’est ainsi que je me retrouve, en cette fin d’après-midi estivale, à arpenter le boulevard des Filles du Calvaire (oui, je sais, c’est ainsi…), hésitant depuis un quart d’heure devant la sonnette de mon généraliste. Sonnera, sonnera pas. Ouvrira, n’ouvrira pas. Pour faciliter les choses, je n’ai pas pris de rendez-vous espérant sans doute ainsi « échapper » par manque de place au couperet du diagnostic.

Je sais, c’est idiot.  Et si je vous en fais la confidence aujourd’hui, c’est sous couvert d’anonymat, car il serait bien évidemment hors de question que ma réputation soit entachée par cette marque de petite lâcheté. Donc, je ne vous dirai pas qui je suis mais juste que j’ai depuis quelques jours (trois semaines…) la tête qui tourne lorsque je me couche.

La salle d’attente est pleine à craquer. J’aurai du prendre rendez-vous. Je vais passer après tout le monde. J’en ai pour des heures. Ne trouvez-vous pas que c’est dans ce cas précis que le mot « patient » prend toute sa dimension. Attendre, encore attendre en croisant les doigts de ne pas choper les miasmes des autres « patients » qui vous regardent d’un sale oeil espérant eux aussi que vous n’allez pas les  contaminer à votre tour. L’ambiance est donc détendue et je me plonge, l’air de rien, mais vraiment de rien, dans la lecture d’un magazine vieux de 18 mois, poisseux et écorné.

En faisant un savant calcul et un grand retour en arrière rapide dans ma mémoire, j’essaie de me souvenir de quand date ma dernière consultation : 6 ans ? 8 ans ? ça doit être, à peu de choses près, dans ces eaux là. J’avais fait la connaissance de ce médecin, M.D., car l’une de mes amies, à l’époque, avait contractée la tuberculose (oui, ça existe encore) et son médecin traitant, la donc dite M.D, avait voulu dépister tout le petit groupe que nous formions alors. Je m’étais fait une belle frayeur en découvrant que mon test était positif avant que M.D ne me rassure en m’informant que positif voulait dire sans germe de la tuberculose. Que voulez-vous, je ne suis pas médecin et les subtilités médicales passent bien au-dessus de mon entendement de profane. J’avais gardé néanmoins plutôt un bon souvenir de M.D. Je dis M.D, de ses initiales bien évidemment modifiées, car je déteste donner du docteur. Est-ce que j’appelle ma boulangère « boulangère» ? Cette marque de distinction m’horripile d’autant plus que je considère cette profession comme étant la pure prolongation des laboratoires pharmaceutiques dont l’unique but est d’écouler leur stocks médicamenteux au plus vite, récompensant ainsi chaque prescription donnée d’un petit voyage ou autre largesse. On est loin à mes yeux d’Hippocrate et de son noble serment.

Donc, voilà en gros ce qu’est pour moi un médecin : un dealer et un annonceur de mauvaises nouvelles. Pour être honnête, M.D, échappe un peu à ma classification. D’abord, si mes souvenirs sont bons, elle était plutôt canon, sympathique et avait eu droit à toute ma gratitude en m’annonçant que je n’étais pas malade. Je croise les doigts qu’il en soit ainsi encore aujourd’hui.

La porte de la salle d’attente s’ouvre et une voix plutôt douce mais ferme m’interpelle.

- Vous venez ?

Je lève le nez du magazine que je viens de relire à peu près pour la dixième fois pour me rendre compte que la salle est vide. J’entends au fond de ma tête le glas qui sonne et j’oublie de respirer.  Je vire au vert.

- ça ne va pas ?

La voix s’enquiert mais ne s’inquiète pas, plutôt amusée. J’avale une grande bouffée d’air et retrouve un peu de pêche.

- Si, si, ça va très bien, c’est pourquoi je suis là, du reste.

Ma réponse pourrait apparaître maladroitement agressive mais M.D ne s’en offusque pas, me décoche un large sourire et me fait rentrer dans son cabinet. Mon dossier est comme par miracle déjà arrivé sur son bureau.

- Ca fait une éternité que je ne vous ai pas vu, vous. Neuf ans ! Vous m’avez été infidèle ?
- Non… mais je ne suis pas très souvent malade, alors.
- Tant mieux. Et qu’est-ce qui vous amène aujourd’hui ?
- J’ai la tête qui tourne lorsque je me penche en arrière.

Le visage de la praticienne se fait sérieux mais encore une fois, sans inquiétude, donc, plutôt rassurant à mes yeux. Elle n’a pas l’air de trouver ça bien grave. Tant mieux, je préfère.

Le cabinet n’en est pas vraiment un. S’il n’y avait l’incontournable table d’auscultation, on se croirait plutôt dans un salon bobo (sans jeu de mots) à tendance ethnique, africaine en l’occurrence. Les murs sont couverts de masques en ébène, de grigris et autres objets artisanaux. L’ambiance est cocon et on se sentirait presque l’envie de s’installer pour papoter entre copines.

- Vertige positionnel paroxystique bénin.
- Pardon ?!

Je n’ai rien compris à ce que M.D vient de me dire, mais subitement, le ciel se dérobe sous mes pieds et la terre me tombe dessus !

- Vous avez un problème d’oreille interne et vos cristaux sont déstabilisés ce qui vous procure ces vertiges.

Encore une fois, je déglutis avec difficulté, la phrase fatale coincée en travers de l’œsophage. Mais M.D semble l’entendre et me sourit de plus belle, presque moqueuse.

- Rassurez-vous, rien de grave. On va essayer d’y remédier, d’accord ?
- D’accord… vous avez dit quoi ?

C’est terrible mais lorsque l’angoisse m’étreint, je ne comprends plus rien à ce qu’on me dit. Je deviens totalement hermétique aux mots et à leurs sens. La compréhension des choses me quitte et c’est comme si subitement, on me parlait dans une langue étrangère dont on viendrait de brûler le dernier dictionnaire.

- Venez, asseyez-vous là.

Je me place sur la table, les jambes ballantes. M.D se place devant moi et prend mon visage avec ses mains qui sont, je dois vous avouer, d’une douceur extrème. Elle est tout près de moi et je peux sentir une délicate odeur de parfum, du musc je crois.

- Vous allez me tenir le bras très fort et je vais vous basculer de droite à gauche. D’accord ?

Cette fois, il me semble avoir compris et je m’agrippe à ses bras me demandant bien ce qui va pouvoir m’arriver. En même temps, ses deux yeux verts qui me fixent avec amusement m’hypnotisent.  M.D est toujours aussi belle que dans mon souvenir et le charme qui se dégage d’elle pourrait, je le pense, me rendre totalement hypocondriaque. Notre position est telle qu’elle pourrait tout aussi bien se préparer à m’embrasser. Je me laisse aller.

Je chavire dans ses bras. à droite, puis à gauche.

Le plus énorme des vertiges m’envahit alors. Mes yeux deviennent de billes de flipper qu’un joueur dément ferait rebondir à l’infini. Je suis au bord du tilt. Je suis incapable de rester droite. Je suis toujours assise et pourtant, j’ai l’impression de tomber. Ce que je fais, dans les bras de M.D, qui me soutient avec une force étonnante pour ce petit bout de femme. Peu à peu, l’orage s’éloigne et je retrouve avec ma stabilité, un peu de dignité.

- Comment vous vous sentez ?
- Un peu… chavirée ?…
- Ca va passer. Vous allez vous sentir mieux dans peu de temps.

Je n'ai pas trop la force de parler, presque au bord de la nausée. En revanche, de me retrouver ainsi maintenue dans les bras de M.D me procure un sentiment d'apaisement, de sérénité. Je ne tomberai pas. elle me tient. J'ai envie de fermer les yeux mais comment quitter son regard hypnotique ? Je pose ma tête sur son épaule. elle ne bouge pas. Sa main glisse juste sur ma nuque. Il est des vertiges plus affrreux que celui-là même qui m'étreint à ce moment précis. Nous restons ainsi, sans bouger, sans parler,  le termps de la récupération.

Le contrôle de soi est une position bien invalidante. Alors que la chaleur de son corps m'enveloppait jusqu'au frisson. je me redresse et me dégage de l'emprise. M.D s’éloigne, rejoint son bureau sans oublier de planter au coeur de la cible, ses deux petites flêches vertes rieuses et effrontées.

- Vous vouliez me parler d’autre chose ?
- Non.

Se serait-elle rendue compte de mon émoi ? je l’en sens capable et d'imaginer qu'elle ait pu ressentir mon trouble en accroît les délices. M.D griffonne une ordonnance. Me donnerait-elle d'autres séances  Sur son bureau, il n’y a aucune photo personnelle mais une alliance m’indique sa situation familiale : casée. Evidemment.  En même temps, j’en porte bien une, d'alliance, à mon annulaire et elle ne veut plus dire grand chose depuis longtemps. Est-ce qu’elle est homo ? heu ! je veux dire, sait-elle que je suis homo ? je crois oui, mais de toute façon, quelle importance ? Etant toujours sous couvert d’anonymat, je peux aussi vous révéler que je suis aussi extrêmement timide et que l’idée de proposer à M.D d’aller prendre un verre relève de la mission impossible.  Et puis, quoi que j’en dise, un médecin, ça ne s’invite pas. J’ai du chopper un syndrome quelconque de transfert.  Allez ! On se redresse et on pense à autre chose ! Pourtant, je vous assure, elle est diablement jolie et son sourire, mon dieu, son sourire…

- N’hésitez pas à revenir me voir si votre déséquilibre persiste mais tout devrait rentrer dans l’ordre très vite.

La porte se referme derrière moi. Dans le silence du palier, un nouveau vertige s'abat sur moi. J’agrippe la rampe pour descendre l’escalier. J’ai la tête qui chavire au son de la voix de M.D en écho tout autour de moi. Suis-je vraiment sortie d'affaires ? J'en doute ! Devrais-je vite resonner à sa porte pour une nouvelle "manipulation" ? je regarde l'ordonnance où sa petite écriture fine et nerveuse à inscrit ses mots : vertiges émotionnels.  Emotionnel ?! Lapsus ?! n'était-ce pas positionnel ?! Je crois comprendre alors un des fondamentaux du médical qui est que toute émotion ressentie est une émotion partagée... En traversant le hall, je me jure d’être plus sérieuse quant à ma santé et malgré mes craintes, dès les premiers symptômes, d’aller consulter.
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M. T.

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