l'avion rose

Nouvelles érotiques au féminin, poésies saphiques, littérature lesbienne

La Panne - Part 1

La Panne - Part 1

Plus les minutes s’égrenaient, et plus je perdais de ma superbe. La température dépassait les 40° dans la cabine du camion de dépannage et l’air lourd qui me giflait à travers les fenêtres ouvertes n’y changeait rien. Pourtant nous étions début novembre. ce temps estival tenait du miracle même si j'eus préféré, à cet instant précis, quelques degrés de moins. Mes vêtements légers collaient à la banquette crasseuse et j’osais à peine reposer les pieds sur le tapis de sol souillé d’un liquide irisé et indéfinissable, m’efforçant de ne pas imaginer plus loin de quoi ou de qui il pourrait provenir. Le vide poche, devant moi, ne valait pas mieux. Des papiers gras de vieux sandwiches disputaient l’espace à des canettes de bières vidées et recouvraient un tas de carnets de prise en charge écornés et sales qu’à mon avis plus personne ne pensait à remplir. J’aspirais par toutes petites goulées, indisposée par la violente odeur de cambouis mêlée de fuel qui empoisonnait l’atmosphère et ne semblait vouloir céder en rien à la musique envahissante qui braillait d’un autoradio poussé à son maximum. J’avais attendu plus de trois quarts d’heure avant que la dépanneuse ne me prenne en charge et je commençais à regretter qu’elle fût arrivée. Car mis à part l’environnement repoussant du véhicule, c’était la mine du conducteur qui m’inquiétait le plus.

Son visage barré d’un grand sourire niais exprimait au mieux, une béatitude un peu gâchée par une dentition en perdition, au pire, lui donnait l’air d’un pervers psychopathe savourant par avance les subtiles atrocités qu’il ferait subir à sa prochaine victime, en l’occurrence, moi. Le pied à fond sur l’accélérateur, il rebondissait en mouvements erratiques sur son siège au gré des nombreux nids de poule provoquant un couinement répétitif qui semblait le combler d’aise et l’amuser au plus haut point. Moi, je craignais juste qu’il ne se fende le crâne dans un choc plus violent et perde ainsi le peu de contrôle qu’il semblait avoir sur son véhicule.

Pour parfaire le décor, la route sinueuse sur laquelle nous roulions à tombeaux ouverts était devenue si étroite que la remorque sur laquelle était juchée ma voiture la remplissait d’un bas-côté à l’autre. J’essayais de me remémorer un panneau sens unique qui aurait pu me rassurer sur le fait de tomber nez à nez avec un autre véhicule tout en comprenant que si nous évitions le choc frontal, nous risquions de verser à tout moment dans le talus, eu égard à la vitesse démente avec laquelle le dépanneur abordait chaque courbe tout en me fixant, non pas par un intérêt sympathique ou concupiscent mais bien à cause d’un strabisme divergent marqué qui l’empêchait de toute évidence de regarder droit devant lui.

Un œil rivé vers Caen, l’autre vers Dieppe, comme aurait dit ma mère, ce dépanneur, au nom prédestiné de Caron, serait donc mon passeur entre le monde des vivants et celui des morts. Je n’avais plus qu’un souhait, que cela arrive vite et me délivre de ce cauchemar.

­« C’est encore loin votre garage ? »

Pour toute réponse, mon chauffeur me gratifia d’un sourire édenté encadré aux commissures des lèvres par un filet de salive séchée. Un petit coup d’œil à mon téléphone portable me confirma ma dernière crainte : je venais de basculer dans une zone oubliée des réseaux de téléphonie. Au fond de moi résonna une étrange petite musique, quelques accords de banjo, que je reconnus aussitôt comme étant celle de ce film américain « Délivrance », où une bande de rafteurs est décimée par des chasseurs psychopathes lors d’un week-end qui tourne mal. Je fis rapidement l’inventaire de ce que contenait mon sac dans l’espoir d’y trouver une arme défensive quelconque pour me protéger en cas d’agression mais hormis une lime à ongle souple et un feutre à bille, je ne voyais pas trop ce qui aurait pu m’être d’une quelconque utilité. Peut-être le vaporisateur de mon parfum ? Si je m’y prenais bien et que je l’actionnais proche des yeux de mon agresseur…

« Voilà, on y est ! » Dans un dernier soubresaut qui m’eut envoyé sur ses genoux si je n’avais pas été attachée, le dépanneur engagea son camion à l’intérieur d’une cour remplie de véhicules immobilisés, la plupart à l’état d’épaves. Il coupa le moteur après une manœuvre risquée pour se positionner devant la porte fermée d’un atelier de mécanique générale. Sans quitter son sourire édenté-benêt-pervers, il commença à déverrouiller les sécurités qui maintenaient mon véhicule arrimé. Je descendis avec prudence de la cabine pour constater qu’aucune activité ne semblait régner dans les lieux.

« Il n’y a personne ? C’est fermé ? 

— Bah on est samedi en même temps

— Mais il y a quand même quelqu’un qui va regarder ma voiture, non ?

— Ah oui ! Vous en faites pas ! »

Déroulant le treuil, il fit descendre lentement ma voiture sur le parking.

« Mais ça m’a l’air bien fermé quand même… On devrait peut-être aller ailleurs…

— Ben oui mais moi c’est là que je dépose. Faudrait voir avec votre assurance parce qu’après, on est hors-forfait… »

Je crois que j’aurais volontiers payé de ma poche pour me retrouver loin d’ici mais l’idée de remonter dans la dépanneuse ne me semblait pas meilleure.

Le dépanneur alla sonner à une espèce d’interphone à moitié décroché de son attache. S’il fonctionnait encore, j’aurais de la chance. De longues secondes s’égrenèrent puis une voix nasillarde se fit entendre.

« Ouais ?...

— Salut Jean-Mi, c’est Patrick, j’ai un SUV pour toi.

— Ah ben oui mais t’as vu l’heure ?

— J’sais bien…

— Tu peux pas déposer chez Thierry ?

— Il est fermé pour la semaine, sa femme vient d’accoucher.

— Et c’est le test de paternité qui lui prend aussi longtemps ?!

Les deux hommes éclatèrent de rire et l’interphone se tut. Mon conducteur se retourna vers moi l’air heureux d’avoir pris mon destin en main.

— Le patron sera là dans cinq minutes. Vous ferez les papiers pour l’assurance avec lui. Allez, bonne journée Madame.

Le « bonne journée » était sans doute en trop mais l’idée d’être dépannée et de pouvoir repartir au plus vite me soulageait. J’avais sans doute été un peu rude avec mon dépanneur qui, au bout du compte, s’était acquitté de sa tache aussi bien qu’il le pouvait. Je voulus l’en remercier mais déjà la dépanneuse s’ébranlait et quittait le parking dans un nuage de poussière de terre séchée.

 

Les cinq minutes se transformèrent en dix puis en vingt. La chaleur sur ce parking était étouffante et je me liquéfiais au beau milieu du garage désert. Les maisons alentours avaient toutes leurs volets fermés, donnant l’impression qu’elles avaient été désertées ou qu’elles se barricadaient contre la chaleur. Pas un chien dans un jardin et je ne vis pas passer plus de quatre voitures qui chacune à son tour soulevait le même nuage de poussière derrière elle avant de disparaître, brisant à chaque fois l’espoir qu’elle appartenait au garagiste qui devait me dépanner. Je ne connaissais même pas le nom de la ville dans laquelle je venais d’atterrir et mon portable affichait désespérément « hors réseau » m’ôtant mes dernières chances de garder un certain pouvoir sur la situation. Mais comment avais-je fait pour me retrouver ici ?

J’étais partie de Paris tôt dans la matinée pour me rendre à Bordeaux. Je devais participer à un séminaire le lundi matin mais j’avais décidé de partir dès le samedi pour profiter de cette ville que j’aimais temps et dans laquelle je n’étais pas venue depuis un moment. J’avais prévu d’y retrouver une ancienne amie, Caroline, avec qui je comptais dîner le soir même. Nous avions eu une relation assez brève quelques années plus tôt qui s’était terminée d’une manière plutôt houleuse et ne nous étions pas revues depuis. Découvrant mon nom parmi les invités sur une des affiches annonçant l’événement, elle m’avait contactée et avait proposé que l’on se voit. Je ne savais pas si cela était une bonne idée mais devant son insistance je n’avais pas osé lui dire non. Après tout, on verrait bien. C’était peut-être l’occasion de s’expliquer et d’avancer. Je déteste rester fâchée avec les gens. Je me dis que lorsqu’on s’est aimé, il devrait toujours en rester quelque chose de bien. Et puis, pour être honnête, je déteste dîner seule quand je ne suis pas chez moi. Il fallait juste, pour ne pas compromettre plus avant mon petit dîner en tête à tête, que ce garagiste montre enfin son nez. Que faisait-il ? Où était-il ?

N’y tenant plus, déshydratée et au bord de l’insolation, je me décidais à retourner sonner à l’interphone branlant, ce que j’aurai du faire depuis longtemps. Au bout d’un troisième essai, une voix me répondit.

« Oui ?  »

C’était une voix de femme qui venait de me répondre ce qui me rassura, me faisant penser que le garagiste était bien parti.

« Excusez-moi mais je suis au garage et j’attends toujours qu’on vienne me dépanner.

— Mon père n’est pas arrivé ?

Je supposais alors que le dit « mon père » devait être « mon mécanicien ».

« Je n’ai toujours vu personne, là.

— Il ne devrait pas tarder.

— Ah oui sauf que ça fait une demi-heure que j’attends !

— Ne vous énervez pas, il va arriver je vous dis.

Je ne sais pas vous, mais moi, lorsqu’on me demande de ne pas m’énerver, cela a l’effet d’un détonateur. Je me mis à hurler dans l’interphone.

— Et bien il a intérêt à arriver tout de suite parce que ça suffit là ! Je ne sais même pas où votre psychopathe de dépanneur m’a lâchée, y’a pas une foutue barre de réseau et on me largue dans un garage qui n’est même pas ouvert ! Je ?... Vous êtes là ?...

Un simple crachotis inaudible se fit entendre. J’appuyais à nouveau sur le bouton d’appel avec hystérie mais plus personne ne me répondait.

« Merde !

­— C’est à ma fille que vous parlez comme ça ?

Je sursautai. Derrière moi, sans que je l’entende arriver, se tenait un homme qui enfilait un bleu de travail par dessus un costume.

«  Faut pas vous én…

— Oui, je sais !, le coupant avant le mot fatidique, pardonnez moi, mais là, j’avais vraiment l’impression qu’on m’avait oubliée.

Il actionna une télécommande qui ouvrit la porte d’atelier derrière moi.

— Ben fallait bien me laisser le temps d’arriver… Alors, qu’est-ce qu’il a votre véhicule ?

J’abandonnais la lutte, soucieuse malgré tout de ne pas perdre toutes mes chances de me faire dépanner.

— Et bien j’étais en train de rouler et puis d’un seul coup, j’ai perdu toute ma puissance. J’avais plus rien.

Le capot déjà ouvert, le corps penché sur le moteur, le garagiste semblait à peine m’écouter. Il alla chercher un banc électronique dans son garage pour le brancher sur le moteur afin d‘effectuer des contrôles. Au moins, il semblait correctement équipé. Son air dubitatif céda très rapidement à celui du type à qui les événements donnent raison mais sans que cela me donne, à moi, l’impression que je devrais m’en réjouir.

— Bon, ben c’est pas si grave !

Contre toute attente, l’espoir soudain revenait d’un coup. Le mot magique « pas grave » venait de retentir libérant dans tout mon corps une salutaire dose d’endorphine. Je m’en voulais aussitôt de m’être laissée emporter dans une spirale négative au lieu de réagir à cette situation avec philosophie. Que cela me serve de leçon. Mon week-end allait sans doute pouvoir se terminer mieux qu’il n’avait commencé. Je décochais à mon sauveur le plus beau de mes sourires.

« Et c’est quoi selon vous ?

Je me penchais moi-même vers le moteur comme si de le regarder me ferait comprendre mieux la panne.

«  C’est votre pompe à injection qu’a lâché. Ca arrive souvent.

— Mais ma voiture est neuve ! Elle a à peine six mois.

— Ouais mais ça peut arriver quand même… Le bon côté, c’est qu’avec ce type de modèle, y’en a pas pour longtemps à réparer. En une heure, max deux heures, c’est fait. Vous en faites pas, j’en ai pas pour longtemps.

Une réelle allégresse dégageait enfin le poids qui bloquait ma poitrine depuis que ma voiture s’était immobilisée sur la voie d’arrêt d’urgence. J’entrevoyais la fin de mon calvaire, tout revenant en ordre, la solution enfin à portée de main.

— Ben écoutez, passez donc lundi en fin de matinée, et elle devrait être prête.

Ce fut surtout le mot « lundi » qui eut l’effet sur moi d’une douche non pas froide mais glacée, à l’image de ces seaux de glaçons qu’on vous verse sur la tête dans ces challenges stupides des réseaux sociaux.

— Pardon ?! Lundi ?! Mais… Je dois être à Bordeaux en fin d’après-midi.

— Oh ! Vous y serez ! Mais pas avec cette voiture. Faut que je commande la pièce moi et elle ne sera pas là avant lundi matin 8H00, au mieux 07H00. Ca arrive de Nantes quand même.

Ironie du sort, Nantes… où j'étais passée quelques heures plus tôt mais où je n'avais pas voulu m'arrêter malgré les premiers signes de faiblesse du moteur. Mon optimisme et mon envie d'arriver au plus tôt ayant écarté une bonne analyse de la situation.

— Et… vous ne pouvez pas la faire venir maintenant ? ou aller la chercher vous ?

Le garagiste éclata de rire.

— Et je fais comment ? Je suis de mariage là.

— A quelle heure ? Vous avez peut-être le temps avant...

— Sauf que je suis père et maire sur ce coup là. Je ne devrais même pas me trouver ici.

Il me fallut deux secondes pour comprendre ce « père et maire ». Mais ce que je compris aussitôt après, c’est que je ne tirerai rien de plus du bonhomme.

— Et il n’y a personne d’autre qui peut faire la réparation ?

— Mon apprenti est en congé.

— Un autre garagiste alors ?

— Écoutez, vous allez où vous voulez mais ça changera rien. Vous n’aurez pas la pièce avant lundi.

Le garagiste enleva sa combinaison de travail en me regardant d’un air contrit.

— Moi, tout ce que je peux faire, c’est vous emmener en centre ville.

­— Et qu’est-ce que je vais faire, moi, en centre ville ?!

— Ce que vous voulez… Bon. Vous laissez votre voiture ou pas ?! Parce que si vous voulez que je commande la pièce pour lundi matin, c’est maintenant.

Toute l’allégresse qui m’avait envahie quelques minutes auparavant était retombée comme un soufflé sorti trop tôt du four. Je me sentais coincée. Je n’allais pas rappeler le dépanneur et lui demander de m’emmener jusqu’à Bordeaux. Je n’aurai pas supporter une demi-heure de plus dans sa cabine. Il me fallait me rendre à l’évidence. J’allais devoir passer mon week-end ici, dans cette ville dont je ne connaissais même pas le nom.

— Vous connaissez un hôtel sympa ?

— Ha… Vous n’êtes pas du coin vous, hein ?

— Non pourquoi ?

 

 

A suivre...

Retour à l'accueil

Partager cet article

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

À propos

M. T.

Et si vous, vous me donniez votre avis ?...
Voir le profil de M. T. sur le portail Overblog

Commenter cet article