l'avion rose

Nouvelles érotiques au féminin, poésies saphiques, littérature lesbienne

Jules, Jim, Jeanne

Jules, Jim, Jeanne

Vingt cinq ans après le Tourbillon de ce film mythique… J’entamais mes premiers pas dans le cinéma en tant que stagiaire sur un film de Michel Deville, « le Paltoquet ». Mon rôle d’alors consistait à conduire l’une des actrices, Fanny Ardant, dans ses divers déplacements et l’amener jusqu’aux emblématiques studios de tournage d’Épinay, pour la raccompagner chez elle à la fin de sa journée. Un soir que le tournage avait pris du retard, pendant qu’elle patientait dans sa loge avant d’interpréter sa propre scène, et alors que toute l’équipe semblait m’avoir oubliée et ne me réclamait plus qui, des photocopies, qui un café, j’en profitais pour me glisser sur le plateau où, me faisant toute petite et discrète, j’espérais avec une admirative gourmandise assister au tournage d’une scène de ce film. 

 

Qui n’a jamais été dans un studio de cinéma ne peut en concevoir la taille. C’est comme rentrer dans une cathédrale qu’un architecte psychorigide aurait dessinée comme un parallélépipède géant et dont il aurait peint les murs, le sol et le plafond dans un noir mat et profond. Tout y est sombre, sans début ni fin. J’y avançais à tâtons en prenant soin de ne pas trébucher sur les rails où glissait la caméra, ni sur les kilomètres de câbles qui serpentaient tout autour de moi. Mes yeux tentaient de s’accoutumer à l’obscurité quand je fus éblouie par un îlot illuminé au centre du plateau où le décor se dressait : un vieux comptoir de bar, une table, quatre chaises en bois, le rade d’un port improbable. Toutes les lumières des projecteurs s’y concentraient, chaque lampe recouverte d’une gélatine, un film coloré jaune, rouge, vert, ou encore bleu. Tout autour régnait une poussière d’or fin qui, quoique l’on fasse, monte inlassable des planches aux cintres, rendant l’air palpable.

 

Devant la caméra, Michel Piccoli, répétait son texte, renfrogné, agacé de ne pas trouver son ton. Patient, le metteur en scène l’encourageait. A quelques pas deux se tenait une autre comédienne dont je devinais à peine le visage mais que je reconnus aussitôt qu’elle s’exprima. « Sa voix si fatale, son beau visage pâle, m’émurent plus que jamais ». La Jeanne, la Moreau était là, devant moi, s’exprimant avec gravité, une longueur trainante, me remémorant aussitôt cette chanson que j’avais si souvent fredonnée. Elle disait d’autres mots mais je n’entendais que ceux-là. A cette époque, on n’employait guère le mot « sexy ». Et pourtant, tout en elle vibrait d’une quintessence torride et sensuelle. Je compris pourquoi cette chanson avait été écrite pour elle. « Y’avait l’ovale de son visage pâle de femme fatale qui m’fût fatale »...

 

Michel Piccoli se plaignait. Il trouvait l’espace trop grand et ne pouvait s’y concentrer. Sans doute à ce moment là ai-je fait un pas de trop vers la lumière dorée qui flottait car soudain il m’aperçut et me héla. Dégrisée, je me glaçais de l’avoir ainsi troublé prête à recevoir l’ire de l’acteur, de son metteur en scène et du reste de l’équipe. Mais contre toute attente, s’adressant à moi sans animosité, il me demanda de ne plus bouger, de rester exactement là où je me trouvais. Il cherchait un point de repère dans l’obscurité du plateau où appuyer son regard. Je serai celui-ci. Ne me quittant plus des yeux, il répéta son texte et sourit avant de se tourner vers le réalisateur.

 

— Michel ? Je crois qu’on peut tourner.

 

Pétrifiée, je n’osais bouger d’un millimètre et restait figée, les muscles en tension, le regard de l’acteur accroché à moi pendant qu’il jouait sa scène. C’est à peine si je respirais. Mais un autre regard me suivait, celui de la Jeanne, de la Moreau, amusée par ce qui était en train de se passer. Elle aussi me fixa alors qu’elle répondait à l’acteur, déroulant son propre texte d’une voix encore plus lente, presque ironique. « Elle était retombée dans mes bras » Le chant d’une sirène qui « sitôt m’enjôla ». La chanson revint avec encore plus de force dans ma tête. Une fois, deux fois, la scène fut bientôt mise en boite, les lumières périphériques se rallumèrent et l’équipe technique s’égailla, chacun sachant exactement quoi faire et où. Sauf moi qui ne savais pas si je pouvais enfin bouger. Personne ne me disait rien. Tout le monde m’avait déjà oublié. « Chacun pour soi est reparti, dans l’tourbillon d’la vie » Tout le monde ? Non, pas Jeanne Moreau.

 

Son regard toujours sur moi, souriante, intriguée, elle vint vers moi. « Elle avait des yeux, des yeux d’opale, qui m’fascinaient, qui m’fascinaient »

 

Cela lui prit quelques secondes d’éternité pour traverser le plateau, et arriver à ma hauteur. Elle me fixa, sourit de plus belle, éleva avec lenteur sa main qu’elle reposa avec une douceur extrême sur mon visage, caressant dans une délicatesse infinie le galbe de ma joue.

 

Sa voix à nouveau me parvint, douce, chaleureuse, troublante, ensorcelante et ensorceleuse, une voix qui ne s’adressait à personne d’autre. « Je m’suis soulée en l’écoutant, l’alcool fait oublier le temps, je m’suis réveillée en sentant, des baisers sur mon front brûlant »

 

— Et alors vous, vous êtes qui ?

 

Je ne sus quoi répondre ou bien l’ai-je oublié. Je ne sais pas si elle attendait une réponse. On l’appela, on l’attendait pour une mise en place. Elle s’éclipsa non sans un dernier sourire.

« Puis on s’est perdues d’vue »

 

Mais je vous jure que cette voix, je l’entends encore et l’entendrai pour longtemps. Elle reste à jamais au fond de moi comme un écho.

 

— Et alors vous, vous êtes qui ?...

 

Juste entre elle et moi.

 

 

 

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M. T.

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